samedi 15 mars 2014

Drôle de manège entre Embourg, Gibraltar et les îles Vierges

Les 200.000 euros de droits d’enregistrement du terrain de l’ancien manège d’Embourg ont été payés au notaire via une société écran de Gibraltar. (Photo: Google)
Inculpé en octobre 2013 pour corruption dans le cadre du marché public de l’incinérateur d’Herstal, Léon-François Deferm cherche à investir, via des prête-noms, 10 millions d’euros dans un projet immobilier sur les hauteurs de Liège. Une partie des fonds provient d’une société écran de Gibraltar. La cellule antiblanchiment (CTIF) aurait par ailleurs été alertée de mouvements suspects sur le compte du fils de l’homme d’affaires…

Inculpé il y a quelques mois par la justice liégeoise pour corruption active, faux et usage de faux, Léon-François Deferm, 70 ans, a reconnu devant les enquêteurs avoir touché un million d’euros de commissions occultes lors de l’attribution, à la société française Inova, du marché public relatif à la construction de l’incinérateur Uvelia de l’intercommunale Intradel à Herstal.

Pour rappel, grâce à des perquisitions et des commissions rogatoires internationales (notamment au Luxembourg), les enquêteurs de la police judiciaire de Liège détiennent les preuves que Léon-François Deferm a perçu, entre 2006 et 2008, un million d’euros d’Inova, via une cascade de fausses factures présumées navigant entre Paris, Spa, Vaduz et Luxembourg. Objectif: remercier l’homme d’affaires pour son «coup de pouce» ayant permis à Inova de remporter le lucratif marché liégeois de 170 millions d’euros.

Un million à Panama et Vaduz

Du million palpé par Deferm, 583.000 euros se sont retrouvés sur le compte luxembourgeois de Cartwright Corp. Inc. (une société écran panaméenne) et 352.000 euros sur celui de Robiro-Invest (une offshore établie au Liechtenstein), deux opaques véhicules financiers contrôlés par Deferm.

L’homme d’affaires tenterait-il à présent de réinvestir tout ou partie de ces commissions occultes dans un projet immobilier à Embourg? Ou en dépenses diverses en utilisant le compte bancaire de son fils pour brouiller les pistes? Ces questions n’ont rien de saugrenu en regard de l’opacité extrême entourant deux récentes opérations financières dont nous avons pu prendre connaissance.

De quoi parle-t-on? Du rapatriement, en Belgique, de fonds détenus par deux obscures sociétés écrans basées à Gibraltar et aux îles Vierges britanniques. Vu la destination des fonds – des sociétés belges dont les enfants Deferm hériteront ou sont actionnaires – et le goût immodéré de Léon-François Deferm pour les montages offshore (lire encadré ci-dessous), il y a peu de doute que ces sociétés écrans ne soient pas contrôlées par l’homme d’affaires liégeois. Mais pourquoi diable tant d’opacité si l’origine des fonds est légale?

Bacquelaine buvait du petit lait

La première opération suspecte intervient dans le cadre d’un ambitieux projet immobilier dans la banlieue cossue de Liège: la construction de 32 appartements répartis sur quatre immeubles sur le site d’un ancien manège de 7.000 m² à Embourg. Estimé à 10 millions d’euros, le projet est porté par la société belge Alizé du Sud, qui a introduit en octobre 2013 une demande de permis d’urbanisme à la commune de Chaudfontaine (qui englobe Embourg).

Dix offres avaient été remises, en janvier 2012, à l’administration communale pour l’achat du terrain. Alizé l’avait emporté avec une offre de 1.201.000 euros, soit bien plus que l’estimation de 700.000 euros réalisée pour la vente. Daniel Bacquelaine, député-bourgmestre MR de Chaudfontaine et tête de liste à la Chambre pour la circonscription de Liège le 25 mai prochain, buvait du petit lait. Mais sait-il que les droits d’enregistrement du terrain versés au notaire proviennent d’une obscure offshore de Gibraltar, Congleton Properties Limited?

Prête-noms à tous les étages

Minuscule territoire d’outre-mer du Royaume-Uni, Gibraltar, 29.000 habitants, est un satellite de la City de Londres. Un fournisseur d’opacité officiel de la Couronne d’Angleterre, à l’instar de Jersey ou des îles Vierges. Congleton, créée le 19 avril 2012 – soit six semaines avant l’expiration du délai légal pour payer le terrain – est entièrement pilotée par la société fiduciaire Gibro Corporate Management. Laquelle fournit des prête-noms pour les administrateurs, mais aussi pour les… actionnaires.

Ainsi, aux yeux des autorités locales, Congleton appartient à Gibro, officine gérée par un certain Stuart Rodriguez, avocat britannique de son état. Seul Rodriguez connaît donc le nom du ou des véritables actionnaires de Congleton. On fait difficilement plus opaque…

Prêt «offshore» de 200.000 euros

Selon nos informations, depuis une augmentation de capital réalisée en décembre 2013, Alizé du Sud appartient à 79% à SFMI SA, une société belge contrôlée par Léon-François Deferm via différents prête-noms. Deux de ses enfants posséderaient chacun 4,2% d’Alizé et… Congleton les 12,6% restants.

Le 20 avril 2013, Michel Vander Elst, l’homme-lige de Léon-François Deferm et représentant d’Alizé, envoie un mail au notaire Stéphane Delange. Ce dernier chapeaute l’opération immobilière liégeoise. Vander Elst l’informe de l’existence d’un «prêt à Alizé pour le paiement des droits de mutation du terrain d’Embourg». Le montant? 200.000 euros. Le prêteur? Congleton. Le but du prêt? Payer les droits d’enregistrement du terrain au notaire. Il était temps. Le terrain avait été payé in extremis à la commune le 30 mai 2012, dernier jour du délai légal. Le notaire aura pour sa part encore dû patienter près d’un an supplémentaire!

160.000 euros virés depuis Tortola

La deuxième opération suspecte serait quant à elle remontée jusqu’à la Cellule de traitement des informations financières (CTIF), le dispositif fédéral de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. Selon nos informations, la CTIF aurait reçu fin 2012 une déclaration de soupçons de blanchiment de la banque Belfius, suite à une alerte lancée par son agence d’Embourg.

Cette déclaration – obligatoire pour une série de professionnels (banquiers, assureurs, notaires, avocats…) témoins de mouvements de fonds suspects supérieurs à 10.000 euros – est liée à un obscur virement étranger réalisé sur le compte du fils de Léon-François Deferm par une société offshore contrôlée semble-t-il par l’homme d’affaires liégeois.

Le mardi 27 novembre 2012, Canongate Group Limited, société écran domiciliée à Tortola (îles Vierges britanniques), vire 160.000 euros sur le compte BE68 0835 9568 9834 de V. Deferm ouvert à l’agence Belfius située Voie de l’Ardenne à Embourg. Il faut savoir que le jeune homme, âgé de 20 ans, souffre d’un handicap mental et n’est pas en mesure de gérer lui-même ses finances...

«Compte de transit»

Son compte a semble-t-il été utilisé comme «compte de transit», vraisemblablement par son père, actionnaire présumé de Canongate. En effet, dans les trois jours qui suivirent l’arrivée des fonds, ceux-ci ont été redirigés vers d’autres comptes: 15.000 puis 8.000 euros ont été virés à la société belge Immo 30 contrôlée par Léon-François Deferm, 15.000 euros ont atterri sur le compte d’une de ses filles, 19.000 euros sur un compte destiné à payer les loyers en 2013 d’une maison occupée par son ex-épouse, et 103.000 euros sur un autre compte ouvert au nom de V. Deferm – et donc non piloté personnellement par le jeune homme.

D’où provient l’argent de Congleton et Canongate? Mystère. Il pourrait certes s’agir de fonds gagnés légalement par l’homme d’affaires. Mais dans ce cas, pourquoi tant d’opacité? Pourquoi se cacher derrière prête-noms et sociétés écrans dans des paradis fiscaux sulfureux?

David Leloup



Un habitué des véhicules offshore

Léon-François Deferm profite du charme discret des paradis fiscaux depuis au moins quatre décennies. Et ce grâce à son éminence grise, l’avocat déchu Michel Vander Elst, qui réalise tous les montages offshore. Canongate Group (îles Vierges) et Congleton (Gibraltar) ne sont que deux récents soubresauts d’une longue saga offshore dont nous vous livrons quelques uns des épisodes précédents...


Robiro-Invest (Liechtenstein). A Vaduz, Léon-François Deferm se cache derrière Robiro-Invest, créée en 1973. Cet Anstalt (établissement), géré localement par le petit-fils d’un ancien patron du fisc liechtensteinois, a récupéré 352.000 euros du million de commission occulte touchée par Deferm dans l’affaire Intradel.

Tradeast Network Limited (Gibraltar). Créée le 15 septembre 1994 et dissoute en 2002, cette offshore aurait été créée pour racheter GPOM, le groupe de l’homme d’affaires congolais Pierre Otto Mbongo, proche du président du Congo-Brazzaville Denis Sassou-Nguesso. Fin 1994, le président de l’offshore est Léon-François Deferm et son vice-président Philippe Cravate.

Sumo SA (Luxembourg). Créée en 1989 et gérée par la fiduciaire de Robert Reckinger, l’ex-président de la Banque de Luxembourg, Sumo SA a compté parmi ses administrateurs Deferm, Vander Elst, Lautraite et Scailquin (lire ci-dessous). Elle a été liquidée en juin 2010, juste après les perquisitions chez Vander Elst à Bruxelles dans le cadre de l’enquête Intradel.

Cartwright Corp. Inc. (Panama). Les Reckinger père et fils avaient déjà créé, en 1984 à Panama, l’offshore Cartwright Corp. Inc. pour Deferm. Celle-ci a récupéré, sur son compte luxembourgeois, 583.000 euros du million de commission touché par l’homme d’affaires dans le dossier Intradel. En août 2008, Cartwright a payé la location du yacht White Lady of Man pour Alain Mathot sur la Riviera. L’offshore a été dissoute en août 2013, quelques semaines après les révélations de M... sur son rôle dans l’affaire Intradel.
D.Lp



«Il voulait faire remonter les bénéfices aux Antilles néerlandaises»

«Quand on a décidé de développer Comgis, Deferm a immédiatement proposé une structure où les bénéfices remontaient dans une société aux Antilles néerlandaises. Cela semblait pour lui un montage évident», se souvient Laurent Minguet. Cet entrepreneur liégeois et son associé Claude Darimont ont un temps côtoyé Léon-François Deferm comme actionnaires au sein de Comgis, une société de cartographie numérique. Mais Deferm a tenté de doubler ses deux partenaires lors de tractations avec des investisseurs vietnamiens. En «mésintelligence profonde» selon la justice, Deferm a essayé d’obtenir des droits de distribution concurrents sous le nom de sa société luxembourgeoise Sumo SA. En 2005, la Cour d’appel de Liège a confirmé la condamnation de Deferm en première instance, et l’a contraint à rendre à Minguet et son associé, pour un euro symbolique, les 440 actions qu’il détenait dans le capital de Comgis.
D.Lp



Les «seconds rôles» d’un passé trouble

Agusta, Dutroux-Nihoul, VDB, Intradel… Autant d’affaires funestes qui ont ébranlé la Belgique ces 25 dernières années. Et dont on retrouve curieusement plusieurs acteurs secondaires parmi les administrateurs passés ou actuels d’Alizé du Sud et de SFMI, son actionnaire principal depuis décembre 2013.

Michel Vander Elst. Cet ancien avocat a été condamné à 8 ans de prison pour complicité dans l’enlèvement de VDB, l’ancien Premier ministre Paul Vanden Boeynants, par la bande de Patrick Haemers en janvier 1989. Dans la foulée, il noue une amitié avec Michel Nihoul, rencontré à la prison de Forest. Jugé, radié du barreau, il devient le bras droit de Léon-François Deferm et expert ès montages offshore. Vander Elst a été administrateur d’Alizé et de SFMI de 2005 à février 2013.

Philippe Cravate. Actionnaire de la société Management Car et associé de Vander Elst au sein de l’ASBL Egam dans les années 1990, on le retrouve avec Nihoul et Vander Elst au fameux barbecue du 9 août 1996, le soir de l’enlèvement de Laetitia Delhez par Marc Dutroux à Bertrix. Ce barbecue servira d’alibi à Nihoul. Domicilié à la résidence Marina de Pierre Otto Mbongo à Brazzaville au milieu des années 1990, Cravate fut administrateur d’Alizé et SFMI jusque fin 1997. Il vit désormais à Casablanca.

Claude Scailquin. La société Management Car, dirigée par Léon-François Deferm, Philippe Cravate et Claude Scailquin, a fourni entre 1991 et 1996 une Audi 80 en leasing à Nihoul, permettant à ce dernier de circuler incognito. Management Car était une filiale de Intres Management, qui a été rebaptisée… Alizé du Sud en février 2003. Scailquin démissionnera de son poste d’administrateur de SFMI en mai, puis d’Alizé en novembre.

Gérard Martin. En janvier 2004, ce Basque résidant à Séville (Espagne) accompagnait Deferm et Vander Elst lors de leur visite à la CNIM, société concurrente d’Inova pour le marché de l’incinérateur d’Herstal. Les trois hommes ont proposé à un cadre la garantie d’emporter le marché contre une commission de 8%. Martin a été administrateur d’Alizé et de SFMI de 2000 à 2008.

Jean-Philippe Lautraite. En 1988, Deferm crée avec Lautraite et un Américain le groupe Trident pour reprendre, à Liège, la société informatique Unisys en faillite. Trident est suspectée d’avoir détourné une partie – on parle de 4,2 millions d’euros – des commissions versées à des intermédiaires par la firme italienne Agusta lors de l’achat par l’Etat belge, en 1988, de 46 hélicoptères de combat. En février 2013, Lautraite remplace Vander Elst comme administrateur d’Alizé et de SFMI.
D.Lp


Une enquête publiée dans M... Belgique (ex-Marianne Belgique) du 1er mars 2014.

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vendredi 28 février 2014

L’étrange idylle entre Marc Descheemaecker et Ernst & Young

Belga
Pendant dix ans, l’ex-patron de la SNCB Marc Descheemaecker et le consultant Ernst & Young n’ont cessé de «flirter», mêlant affaires publiques et vie privée. En février 2013, en plein scandale du TGV low cost Fyra, Descheemaecker a commandé à Ernst & Young, aux frais du contribuable, un étrange rapport à 250.000 euros. Pour sauver sa peau?

Quelque chose a-t-il coincé entre Deloitte, numéro un de l’audit et du conseil en Belgique, et Marc Descheemaecker, l’ex-patron de la SNCB qui préside Brussels Airport depuis le 1er janvier? Depuis longtemps, Deloitte est un prestataire de services régulier pour Infrabel (gestionnaire du réseau ferroviaire) et la SNCB-Holding. Mais avec la SNCB (qui exploite le réseau), ça n’a jamais vraiment «roulé» pour le consultant sous l’ère Descheemaecker (2005-2013).

Serait-ce dû au caractère ombrageux de cet économiste étiqueté Open VLD, aujourd’hui courtisé par la N-VA? Toujours est-il que chez Deloitte, on s’étonne du nombre important de contrats décrochés par Ernst & Young à la SNCB depuis 2005. Et on espère que la fusion entre la SNCB et la SNCB-Holding, opérationnelle depuis le 1er janvier, va rebattre les cartes de la consultance.

Il est vrai que certains chiffres sont troublants. Entre 2006 et 2009, l’opérateur ferroviaire a dépensé plus de 17,3 millions d’euros pour s’offrir les conseils d’E&Y. Soit 31,3% de l’ensemble du budget «consultance» sur cette période. Près du tiers de l’enveloppe pour un seul des «Big Four», cela laisse de suite moins de place aux trois autres géants du secteur (Deloitte, PwC et KPMG) et à tous les autres bureaux de consultance actifs en Belgique (McKinsey, Accenture, TriFinance, Mott MacDonald, Concept Risk, etc.).

Comment expliquer qu’E&Y, médaille de bronze sur le marché belge, se taille ainsi la part du lion à la SNCB? A en croire nos confrères de Knack, il s’agirait d’un renvoi d’ascenseur qui ne dit pas son nom (1). En 2004, le très libéral Gantois Guy Serraes, ami de Descheemaecker et ancien conseiller de l’ex-ministre flamande Fientje Moerman (Open VLD), a exercé un intense lobbying auprès du très libéral Gantois Guy Verhofstadt (alors Premier ministre) pour faire nommer Marc Descheemaecker (alors directeur de la filiale marchandises B-Cargo) à la tête de la SNCB. Mais voilà: militant Open VLD de la première heure, Serraes est aussi et surtout directeur de la branche Secteur public chez E&Y depuis 2001…

Coïncidence? Peu après l’arrivée, en 2005, de Marc Descheemaecker aux commandes de la SNCB, le recours à des consultants externes explose. Les dépenses passent grosso modo du simple au double chaque année à partir de 2006, jusqu’à atteindre un pic de 45,7 millions d’euros en 2010. En 2005, E&Y n’a que 0,7% du gâteau. En 2006, sa part bondit à 37,6%, puis se stabilise autour de 30% entre 2007 et 2009.

Fiston embauché par E&Y

Cette «idylle» entre Marc Descheemaecker et le géant de la consultance semble avoir pris un tour plus personnel à l’été 2009. Ses deux masters en poche – un en relations internationales, l’autre en économie et gestion –, le jeune Thomas Descheemaecker, le fils de Marc, postule chez Deloitte où il rêve de décrocher son premier job. La procédure de recrutement se fait en plusieurs étapes. Au cours du processus, le jeune homme n’est pas retenu. «Il n’avait pas le niveau requis», nous souffle-t-on chez Deloitte.

Quelques semaines plus tard, Thomas est pourtant embauché par E&Y. «Le concurrent direct de Deloitte, qui travaille dans le même secteur et sur le même marché, aurait-il des critères d’embauche plus laxistes que Deloitte? Ou Ernst & Young cherchait-il à consolider sa relation d’affaires avec la SNCB en embauchant le fils du patron?», s’interroge un ancien ponte de la SNCB, perplexe.

Curieusement, entre octobre 2009 (moment où son fils est embauché par E&Y) et le 13 novembre 2013 (quand il quitte son poste d’administrateur délégué de la SNCB), Marc Descheemaecker n’a jamais dévoilé au conseil d’administration de l’opérateur ferroviaire que son fils travaillait pour E&Y. «Légalement, il n’y était pas tenu, explique un juriste, mais moralement il aurait pu le faire pour éviter les suspicions de conflit d’intérêts.»

En effet, avec ses pouvoirs d’administrateur délégué, Marc Descheemaecker pouvait décider, seul, d’attribuer à E&Y des marchés de services (en procédure négociée) d’un montant pouvant atteindre 1,25 million d’euros. A la SNCB, les marchés entre 1,25 et 2,5 millions sont du ressort du comité de direction. Quant aux tout gros contrats, supérieurs à 2,5 millions, l’aval du conseil d’administration est requis.

Mais le conflit d’intérêts non déclaré est heureusement resté théorique. En janvier 2010, le conseil d’administration de la SNCB s’inquiète de l’explosion des frais de consultance. Et recadre Descheemaecker, juste avant que la Cour des comptes n’aille fourrer son nez dans ce guêpier. En 2011, ces frais chutent de… 57% par rapport au sommet historique de 2010. Et ils ne font que baisser depuis: 19,8 millions d’euros (2011), 16,2 millions (2012), 12,2 millions (2013). La part de gâteau d’E&Y, elle, a repris des proportions plus en phase avec la place réelle du consultant sur le marché: 8,4 millions d’euros sur la période 2010-2013, soit 9% du total. Contre, pour rappel, 31% en 2006-2009.

Le scandale du Fyra

Une question subsiste: les études commandées par Marc Descheemaecker l’ont-elles toutes été dans l’intérêt de la SNCB? Le 22 février 2013, le patron de l’entreprise ferroviaire décide seul, sans prévenir son comité de direction, de passer commande à E&Y d’un rapport sur les causes du flop monumental du Fyra, ce TGV low cost qui devait relier Bruxelles à Amsterdam et dont les avaries répétées, dès sa mise en service en décembre 2012, ont très vite sonné le glas.

Selon un document interne à la SNCB, cette étude d’E&Y en deux volets a coûté un quart de million d’euros au contribuable belge. Le premier volet, intitulé «Fyra strategic review», a été facturé 150.000 euros à l’opérateur ferroviaire le 31 mai 2013. Baptisé «Fyra detailed business case» et livré dans les semaines qui suivirent, le second volet a lui coûté 100.000 euros. Etant donné que le PV du conseil d’administration de la SNCB du 6 septembre 2013 évalue à 668.869 euros les frais de consultance non juridiques dépensés rien que pour le dossier Fyra, le rapport commandé par Descheemaecker représente à lui seul 37% des frais engagés. Pourtant, bizarrement, les noms de quatre consultants sont mentionnés dans le PV, mais pas le principal d’entre eux: E&Y…

Après le prix, le fond. Curieusement, Marc Descheemaecker a demandé à E&Y de ne se focaliser que sur la procédure d’achat des trains, qui s’est déroulée entre 2000 et 2004. «C’est très bizarre, s’étonne Stefaan Van Hecke, député fédéral Groen. Il voulait apparemment démontrer que des fautes auraient été commises durant cette période. Pourquoi avoir écarté les années 2005-2013 durant lesquelles il était aux commandes?»

D’autant que la gestion du dossier sous l’ère Descheemaecker interpelle. Comment expliquer le fiasco du Fyra alors qu’un budget de 1,8 million d’euros avait été débloqué par le conseil d’administration en avril 2004 pour assurer un suivi «de qualité» du dossier par le département Achats et la direction Matériel de la SNCB, jusqu’à la livraison des trains prévue en 2007? «Pourquoi personne à la SNCB n’a-t-il tiré le signal d’alarme? Et pourquoi n’a-t-on pas mis fin au contrat en 2007 lorsque le fabricant italien AnsaldoBreda s’est révélé incapable de livrer les trains dans les temps?», s’interroge le député CD&V Jef Van den Bergh.

Zones d’ombre

Ce dernier déplore aussi l’existence de zones d’ombres dans la procédure d’homologation du Fyra par le Service de sécurité et d’interopérabilité des chemins de fer (SSICF). Et se demande pourquoi il a fallu attendre que les trains «tombent littéralement en morceaux» pour qu’on leur retire leur licence. «Ces éléments n’ont pas été pris en compte dans l’étude d’E&Y parce que Marc Descheemaecker lui-même était à la barre», conclut Jef Van den Bergh.

«Avec le recul, la chronologie des faits laisse penser que Marc Descheemaecker a commandé cette étude pour sauver sa peau, analyse Stefaan Van Hecke. Et si elle a bien coûté 250.000 euros, c’est incroyable.» Mais la suite de l’histoire recèle d’autres surprises...

Une fois l’étude livrée par E&Y, le 24 mai 2013, Marc Descheemaecker la communique à son conseil d’administration puis… à la justice. Le 3 juin 2013, il transmet l’intégralité du rapport d’E&Y au procureur du Roi du parquet de Bruxelles. «L’article 29 du Code d’instruction criminelle oblige en effet tout administrateur délégué d’une société anonyme de droit public de signaler immédiatement la présence de possibles irrégularités, quelles qu’en soient les raisons», se justifiait Descheemaecker le lendemain devant les députés en Commission de l’infrastructure, des communications et des entreprises publiques.

«Qu’il remette ce rapport au Parquet la veille de son audition au Parlement m’a beaucoup surpris, explique Stefaan Van Hecke. Dès ce moment-là, on n’a plus pu discuter du contenu du rapport puisque la justice en était saisie. Il a donné l’impression d’avoir trouvé quelque chose de très important mais il était impossible d’en débattre au prétexte qu’il fallait respecter le secret judiciaire. Le Parlement était neutralisé.» En «verrouillant» judiciairement le dossier Fyra, Marc Descheemaecker a ainsi pu achever son mandat sans embrouilles...

Puis, mi-janvier, on apprend que le parquet de Bruxelles a classé la procédure sans suite. Aucune irrégularité susceptible de poursuites judiciaires n’a visiblement été mise à jour par le coûteux rapport d’E&Y. La justice bruxelloise, qui croule pourtant sous l’arriéré judiciaire, a gaspillé son précieux temps… «Le dossier Fyra n’est pas un petit dossier. Si le parquet a décidé si vite de classer sans suite, je suppose que c’est parce qu’il n’y avait pas grand-chose dans le rapport d’E&Y», commente Stefaan Van Hecke. Qui va demander au gouvernement de rendre enfin ce document public. «Je suis très curieux de voir ce que les consultants ont réalisé pour 250.000 euros...»

De son côté, Marc Descheemaecker a quitté la SNCB par la petite porte, en novembre, doté d’un parachute doré de 1,3 million d’euros. Comme le prévoyait son contrat.

David Leloup

(1) «Rode kaart voor NMBS-topman Marc Descheemaecker?», Knack, 26 juin 2013.



Une love story de 10 ans

2004. Guy Serraes (Open VLD), directeur de la branche Secteur public chez Ernst & Young, «travaille» le Premier ministre Guy Verhofstadt pour faire nommer Marc Descheemaecker à la tête de la SNCB. Ça marche.

2005. Le 1er janvier, Marc Descheemaecker (Open VLD) devient le patron de la SNCB. Sous sa houlette, l’opérateur ferroviaire public se met à recourir à plusieurs consultants extérieurs pour se faire conseiller.

2006. Ernst & Young rafle 37,6% des dépenses totales de la SNCB en consultance, soit 1,14 million d’euros sur 3 millions. Enorme: en 2005, le consultant n’avait obtenu que 22.000 euros de contrats, soit… 0,7% des dépenses totales.

2006-2009. Les frais de la SNCB en consultance doublent chaque année pour culminer à 45,7 millions d’euros en 2010. En obtenant annuellement quelque 30% de ces marchés, Ernst & Young se taille la part du lion.

2009. Fin de l’été, le fils de Marc Descheemaecker postule chez Deloitte, n°1 belge de l’audit et de la consultance. Il n’est pas retenu. Peu après, Ernst & Young, principal consultant de la SNCB dirigée par son père, l’embauche.

2013. En février, Marc Descheemaecker décide, seul, de commander une étude à 250.000 euros à Ernst & Young pour analyser les conditions d’attribution du marché des trains Fyra, entre 2000 et 2004. Quand ses prédécesseurs étaient aux commandes...



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dimanche 15 décembre 2013

Le dangereux coup de foudre de Frédérique Ries pour l’e-cigarette

La directive «tabac», dont on serre les derniers boulons à Bruxelles, va-t-elle partir en fumée à cause d’un clash sur la cigarette électronique? La pugnacité de Frédérique Ries, chantre de l’e-cigarette et négociatrice pour le Parlement, pourrait tout faire capoter…

«Impasse totale des discussions. Conseil et Commission parlent d’interdire les cigarettes électroniques au-delà de 5 mg de nicotine/ml.» Le tweet de l’eurodéputée libérale Frédérique Ries, envoyé 20 minutes seulement après le début du troisième «trilogue» sur la directive tabac, mardi passé, laisse présager le pire. Les trilogues, en novlangue européenne, sont des réunions confidentielles regroupant une poignée de représentants de chacune des trois institutions (Parlement, Commission et Conseil) afin de trouver des compromis pour accélérer l’adoption de nouvelles législations. Et à lire l’élue belge, l’heure serait grave.

Invitée surprise du débat, la cigarette électronique polarise les points de vue et divise les co-législateurs. Il ne reste à présent que deux trilogues – les 11 et 16 décembre – pour qu’un compromis se dégage sur l’«e-cig» (prononcer «issigue»), qui n’est pourtant qu’un sujet secondaire de la directive sur les produits tabac. Celle-ci vise avant tout à ce que 65% de la surface des paquets soient recouverts de messages de prévention, et à interdire les arômes ajoutés au tabac pour séduire les plus jeunes.

Tout reprendre à zéro

Si elle n’est pas approuvée par le Parlement en séance plénière à Strasbourg d’ici mars 2014, la révision de cette directive de 2001 sur les produits du tabac, en préparation depuis 2008, entrera dans l’histoire comme le fiasco le plus retentissant de cette législature. Il faudrait en effet tout reprendre à zéro après les élections européennes de mai prochain. Un scénario de rêve pour l’industrie du tabac.

L’ancienne présentatrice du 19h de RTL-TVi fait donc partie des quatre eurodéputés qui participent aux trilogues. Elle y défend la position du Parlement, votée le 8 octobre, mais surtout celle de son groupe politique, l’Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe (ALDE), sur l’e-cigarette. «Frédérique Ries est débordée sur sa droite par les libéraux britanniques, qui voient dans la cigarette électronique une solution fondée sur le marché susceptible de régler en partie la question du tabagisme, analyse une lobbyiste anti-tabac. C’est une vision un peu naïve.»

Et notre interlocutrice de rappeler que la cigarette est le seul produit légal qui, utilisé correctement, tue un de ses utilisateurs sur deux. Soit quelque 700.000 personnes chaque année dans l’Union européenne. Un fléau qui ne se règlera pas en un coup de cigarette électronique… On objectera que la directive n’a (malheureusement) pas cette ambition: elle ne vise «que» une réduction du nombre de fumeurs dans l’UE de 2,4 millions, soit 2% au cours des cinq prochaines années.

Inefficace sous 20 mg/ml

Et là, l’e-cig a clairement un rôle à jouer, estime le Pr. Bertrand Dautzenberg, président de l’Office français de prévention du tabagisme et auteur d’un rapport sur la cigarette électronique pour le gouvernement Ayrault. Cet expert considère qu’en-dessous de 20 mg/ml, le taux de nicotine dans les e-cigarettes est trop faible pour que les gros fumeurs basculent vers ce produit de substitution… dont l’efficacité «n’est toujours pas prouvée» face aux gommes et aux patchs, insiste le Conseil supérieur de la santé (CSS) dans un rapport cinglant qui vient de sortir.

Le sujet est complexe. Et pose de multiples questions en matière de sécurité, d’étiquetage, de publicité… La nicotine liquide est très toxique par inhalation, par contact avec la peau et par ingestion. Convient-il dès lors d’interdire les atomiseurs rechargeables manuellement au profit de cartouches scellées jetables? Faut-il assimiler l’e-cigarette à un médicament à vendre uniquement en pharmacie, ou à un «produit du tabac» commercialisable par les buralistes et les boutiques spécialisées? La voie «pharma», défendue par la Commission européenne et le CSS, vise à limiter son usage aux gros fumeurs souhaitant se défaire de leur addiction. L’option «buraliste», défendue par Frédérique Ries (elle a personnellement déposé cet amendement voté par le Parlement), vise au contraire à diffuser l’e-cig auprès du plus grand nombre.

Au risque de louper sa cible – les gros fumeurs – et de rendre le tabac de nouveau attractif chez les jeunes? Selon une enquête Ipsos du 2 décembre, 21% des Français âgés de 18 ans et plus déclarent avoir essayé la cigarette électronique. Mais chez les 18-25 ans, la proportion grimpe à 40%. Une partie d’entre eux se tournera-t-elle ensuite vers le tabac? Une seule étude a «blanchi» l’e-cigarette de cette accusation. Il est donc beaucoup trop tôt pour conclure. Mais le risque existe. En attendant, en l’absence de toute réglementation, le marketing des fabricants de cigarettes électroniques envers les jeunes prolifère et atteint des sommets (lire encadré ci-dessous).

A l’écoute des «vapoteurs»

Très à l’écoute du lobby des «vapoteurs» (utilisateurs de l’e-cig), Frédérique Ries défend ses engagements: «Restreindre l’accès à la cigarette électronique aux pharmacies, c’est verrouiller une alternative et faire le jeu du lobby du tabac, estime-t-elle. La soumettre à la procédure d’autorisation de mise sur le marché des médicaments aurait pris deux ans et tué le marché, en plein boom.»

Mais dans les rangs des anti-tabac, chez les Verts et de nombreux socialistes, l’eurodéputée agace. Sa conférence de presse avec le Pr. Dautzenberg, organisée mardi dernier dans la foulée du trilogue, a été extrêmement mal accueillie. On lui reproche de surfer sur la vague médiatique de l’e-cig à quelques mois des élections. Mais, surtout, de focaliser le débat sur ce seul aspect qui risque de faire couler la directive tout entière.

«Avec ses tweets erronés envoyés pendant des réunions confidentielles, ses messages sur Facebook qui répètent ses fausses infos et ses conférences de presse sur la cigarette électronique, Frédérique Ries représente aujourd’hui le plus grand danger pour la directive tabac en Europe, tonne Luk Joossens de l’Association européenne des ligues nationales contre le cancer (ECL). C’est hallucinant! Elle est en train de tout saboter.» Joossens, qui suit ce dossier depuis des années, précise que quelques Etats membres seulement, dont l’Allemagne, souhaitent un taux maximum de 5 mg de nicotine/ml dans les e-cigarettes. «Mais ce n’est en aucun cas une position commune du Conseil qui conduirait à une “impasse totale des discussions”, comme le tweet de Frédérique Ries l’affirme!»


Réunion cruciale le 10 décembre

Tapie dans l’ombre, l’industrie du tabac observe de loin le lobbying des fabricants d’e-cigarettes. D’ici 2017, elle aura absorbé 75% d’entre eux, selon les prévisions de la banque Wells Fargo. Cette année-là, la directive entrera en vigueur et le marché mondial de la cigarette électronique devrait franchir la barre des 10 milliards de dollars.

Pour l’heure, les cigarettiers ont recentré leur lobbying au niveau national. Leur cible: le Conseil des ministres européens de la Santé, qui se réunit mardi 10 décembre à Bruxelles. Une réunion cruciale: si les industriels du tabac parviennent à radicaliser la position du Conseil via leurs alliés déclarés (Pologne, Roumanie, Bulgarie, République Tchèque) et la douzaine d’Etats membres qui tergiversent sur la directive, le clash qu’ils appellent de leurs vœux sur l’e-cig pourrait survenir très prochainement.

Dans ce contexte, la détermination sans faille de Frédérique Ries dans son combat pour l’e-cigarette pourrait leur donner un fameux coup de pouce. Car ce n’est plus un tabou: l’ALDE et une partie du PPE (centre-droit) sont prêts à rejeter le compromis issu du trilogue si leurs exigences sur l’e-cigarette ne sont pas entendues…

David Leloup


L’ABC de l’e-cig


La cigarette électronique ou e-cigarette est un dispositif électronique générant, à partir d’un liquide, et sans la moindre combustion de tabac, une «vapeur» destinée à être inhalée. Cette vapeur peut être aromatisée (tabac blond ou brun, fruits, épices, café, etc.) et contenir ou non de la nicotine. Le risque d’attraper un cancer du poumon en utilisant ce dispositif est proche de zéro. Mais celui de devenir «accro» à la nicotine est bien réel si l’e-cigarette en délivre. Les cigarettes électroniques, qu’elles soient d’ancienne (en haut) ou de nouvelle génération (en bas), comportent généralement quatre éléments: un indicateur lumineux de fonctionnement (A), un accu (souvent rechargeable via un port USB) associé à des circuits électroniques (B), un atomiseur couplé à une résistance (C) pour chauffer la cartouche de liquide fichée dans l’embout (D). D.Lp


«La Pravda de Laurette»

«La presse belge était invitée [à ma conférence de presse au Parlement européen]. Seul Marianne est venu. Je crains que la Pravda de Laurette Onkelinx ait fait des ravages. Pour le Ministère de la Santé, la cigarette électronique est un poison, pas un outil fantastique de réduction des risques», écrivait Frédérique Ries sur sa page Facebook mercredi 4 décembre. Son mépris cinglant pour nos confrères du Soir, qu’elle étrille ici injustement et avec «finesse», aura sans doute été renforcé à la lecture, jeudi dernier, du résumé de l’avis du Conseil supérieur de la santé sur l’e-cigarette publié par le quotidien. Ces experts réunis par le SPF Santé publique, jusqu’à preuve du contraire indépendants, refusent de voir l’e-cigarette nicotinique vendue ailleurs qu’en pharmacie et estiment qu’il n’est pas prouvé qu’elle aide les fumeurs à arrêter. D.Lp


Un marketing agressif qui cible les jeunes

Célébrités qui posent une e-cigarette au bec, applications pour téléphones mobiles, concours sur internet, bons de réduction… L’analyse d’un corpus de près de 1000 éléments de marketing récoltés durant 13 mois au Royaume-Uni révèle une longue liste de techniques destinées à attirer les jeunes vers l’e-cigarette. L’étude, réalisée par des chercheurs de l’université de Stirling (Ecosse), vient d’être publiée par l’association caritative Cancer Research UK. Elle enjoint les autorités publiques à réglementer d’urgence la pub pour ce nouveau produit très «tendance». «Des centaines d’enfants commencent à fumer tous les jours et nous ne voulons pas que le marketing des e-cigarettes brouille le message que de la cigarette tue», explique l’association. L’étude s’inquiète également de l’exploitation des e-cigarettes par l’industrie du tabac pour accéder aux politiciens, et donc regagner de l’influence et de la respectabilité… D.Lp

Article publié dans Marianne Belgique du samedi 7 décembre 2013.

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samedi 23 novembre 2013

L’encombrant Monsieur Mehta

Anobli par Albert II en 2006, Dilip Mehta sert à la Belgique d’«ambassadeur économique» en Inde. (Photo: Belga)
Le diamantaire belge Dilip Mehta a créé en 1986 deux opaques fondations au Liechtenstein pour y loger sa fortune et celle de ses deux frères, selon des documents bancaires que Marianne s’est procurés. A l’instar de la plupart des diamantaires anversois, le patron de Rosy Blue jongle avec les offshores pour faire la nique au fisc. L’homme est néanmoins un habitué des missions princières et jouera un rôle clé lors de la prochaine mission en Inde fin novembre.

Marianne Belgique, 19 octobre 2013 (PDF)

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lundi 11 novembre 2013

Triodos au cœur de la planète offshore


Via des investissements «exotiques» minoritaires, la banque Triodos se retrouve active dans des hauts lieux de la finance offshore. Cette présence au cœur du système brouille l’image de la banque éthique.

Marianne Belgique, 27 avril 2013 (PDF)

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Triodos aussi transite par les paradis fiscaux


Pour financer certains projets, Triodos a créé des structures offshore au Luxembourg et au Panama. La banque citoyenne a aussi investi 8,4 millions d’euros dans six fonds domiciliés aux îles Caïmans, au Delaware et à Maurice. Des placements éthiques et durables, vraiment?

Pour les uns, ce sera un choc. Pour les autres, une demi-surprise. On ne peut certes pas mettre Triodos dans le même panier que la Deutsche Bank (974 entités offshore), BNP Paribas (283), KBC (163), ING (27) ou Belfius (16), dont la «culture offshore» est bien plus ancrée. N’empêche, pour une banque qui calibre depuis des années sa communication en surfant sur l’éthique et le «durable», cela fait mauvais genre...

Depuis 2002, plus ou moins discrètement, la petite banque batave a recours, elle aussi, aux paradis fiscaux pour réaliser certains investissements. Marianne a identifié 13 fonds ou sociétés offshore enregistrés au Luxembourg, au Panama, au Delaware, aux îles Caïmans ou à Maurice, pilotés en tout ou en partie par Triodos, quand la banque n’y investit pas elle-même du capital (voir liste ci-dessous).

Sulfureux, ces territoires? Le Grand-Duché, les îles Caïmans et le Panama ont été épinglés en 2009 par l’OCDE sur sa liste grise des paradis fiscaux non-coopératifs – une liste aujourd’hui quasi vide... Outre qu'elles sont très prisées par les grandes fortunes mondiales pour leurs trusts, qui facilitent la fraude fiscale, les îles Caïmans constituent aussi un terrain de choix pour la criminalité financière et les coups tordus: il y a quelques années, un banquier suisse y a été mystérieusement retrouvé calciné dans son 4x4.

L’île Maurice? Qualifiée de «trou noir de la finance» par le juge français Renaud Van Ruymbeke en 2009, car «Maurice protège les titulaires de comptes bancaires et assure leur anonymat, même face à des investigations judiciaires». Idem au Delaware, paradis fiscal et terre d'opacité financière au cœur même des Etats-Unis, où Viktor Bout, le trafiquant d’armes russe surnommé le «marchand de mort» utilisait deux boites aux lettres anonymes pour ses trafics...

Au Luxembourg, qui a toujours bloqué toute initiative européenne d'échange automatique d'informations fiscales (avant d'annoncer un assouplissement il y a dix jours), Triodos a créé pas moins de six fonds d’investissement «durables» logés au sein de deux sociétés d’investissement à capital variable (sicav). Le Triodos Sustainable Bond Fund, par exemple, spécule sur le géant de l’intérim Adecco, le constructeur BMW, une usine grecque d’embouteillage de Coca-Cola, ou encore l’alcoolier Diageo (Johnnie Walker, Smirnoff, J&B...).

Ces fonds grand-ducaux ont en tout cas le vent en poupe: il y a quelques semaines, le Triodos Sustainable Pioneer Fund s’est vu décerner le prix La Libre Belgique-De Standaard du meilleur fonds d’investissement socialement responsable, et le Triodos Sustainable Mixed Fund celui du meilleur fonds «mixte modéré euro» attribué par la société Morningstar.

Investissement calamiteux

Au Panama, les choses sont plus troubles. Via son fonds Hivos-Triodos spécialisé dans le financement du microcrédit dans les pays en développement, Triodos a créé, avec d’autres, Banex International Capital Corp (BICC) en novembre 2008. Détenue à 12,1% par la banque éthique, cette coquille offshore a été créée pour détenir les titres de la banque Banex au Nicaragua. Objectif: étendre, via ce QG panaméen, les activités de cette banque à d’autres pays d’Amérique centrale, dont le Honduras. Le choix du Panama? Dicté par la «situation politique volatile du Nicaragua en 2008», selon Gera van Wijk, porte-parole de Triodos aux Pays-Bas...

Cet investissement s’est en tout cas révélé calamiteux: le gendarme bancaire du Nicaragua a sifflé la fin de la récré à l’été 2010 et a définitivement liquidé Banex en août 2012. «Banex a été en mesure de rembourser intégralement les dépôts de ses épargnants locaux», précise toutefois Gera van Wijk. Qui ajoute que ProÉxito, autre institution contrôlée depuis le Panama par BICC, «a également arrêté ses opérations, son portefeuille de prêts ayant été repris par une autre institution financière au Honduras». Quant à BICC, elle a été officiellement dissoute le 24 mars dernier.

A Maurice, au Delaware et aux îles Caïmans, c’est un peu différent. Là-bas, Triodos ne gère pas personnellement des fonds offshore, mais y place du capital. Six fonds en profitent. «Triodos détient une participation minoritaire dans tous ces fonds et n’est souvent même pas représentée au conseil d’administration, précise la porte-parole de la banque. Au total, la banque a investi 8,4 millions d’euros dans ces six fonds offshore.»

Que font ces structures? L’EcoEnterprises Fund II investit, depuis le Delaware, dans des PME en Amérique Latine «qui visent à sauvegarder la biodiversité». Le BRAC Africa Loan Fund, domicilié aux îles Caïmans, investit dans des institutions de microfinance en Afrique de l’Est. L’India Financial Inclusion Fund fait pareil en Inde. Pourquoi est-il enregistré à l’île Maurice plutôt qu’à Mumbai ou Calcutta? «A cause de restrictions dans la législation indienne relative à ce type de fonds, répond Gera van Wijk. En Inde, il faut qu’au moins 25 % du capital d’un fonds provienne d’investisseurs indiens. Un critère difficile à respecter. A Maurice, où le secteur des services financiers est très développé, ce quota n’existe pas.»

Aux Pays-Bas, siège central de Triodos, non plus. Même si ces activités offshore ne représentent qu'une petite fraction des investissements de Triodos, en recourant à ces territoires opaques et criminogènes, la banque éthique ne leur donne-t-elle pas de la légitimité? En y payant des taxes gouvernementales et en rémunérant des intermédiaires locaux qui y administrent les fonds, ne les renforce-t-elle pas économiquement?

David Leloup


Les 13 structures offshore gérées ou investies par Triodos

Îles Caïmans
BRAC Africa Loan Fund (2009)

Delaware
MFX Solutions LLC (2009)
EcoEnterprises Fund II (2012)

Maurice
Africap Microfinance Investment Company (2002)
India Financial Inclusion Fund (2008)
Leapfrog Financial Inclusion Fund (2008)

Luxembourg
Triodos Renewables Europe Fund (2006)
Triodos Sustainable Bond Fund (2007)
Triodos Sustainable Equity Fund (2007)
Triodos Microfinance Fund (2009)
Triodos Sustainable Mixed Fund (2010)
Triodos Sustainable Pioneer Fund (2010)

Panama
Banex International Capital Corp (2008-2013)


Une version courte de cette enquête (mentionnant 10 structures offshore au lieu de 13) est parue dans Marianne le samedi 20 avril 2013.

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dimanche 22 septembre 2013

Fortis: des achats de subprimes accablants pour les ex-dirigeants

(c) Belga
En gardant le silence, en avril 2007, sur l’exposition de Fortis Banque aux subprimes, le responsable de la division Merchant Bank, Filip Dierckx (photo), a permis l’achat d’ABN Amro par Fortis Holding. Or la banque était déjà exposée aux subprimes à hauteur d’au moins 8,5 milliards de dollars, selon des documents judiciaires américains. L’attentisme du responsable des risques à l’époque, Karel De Boeck, qui a attendu près de cinq mois avant d’organiser une réunion sur les subprimes, aurait lui coûté au moins 3,4 milliards de dollars à la banque.

Des plaintes récemment déposées aux Etats-Unis contre onze grandes banques d’investissement qui ont vendu à Fortis Banque des titres contaminés aux subprimes rendent public, pour la première fois, le spectaculaire appétit de l’ex-première banque belge pour ces produits financiers à haut risque.

Elles révèlent comment la banque a investi plus de 10,6 milliards de dollars (environ 8 milliards d’euros) au cours de 578 acquisitions de titres réalisées entre le 10 décembre 2004 et le 31 octobre 2007. Elles dévoilent aussi que ces achats spéculatifs ont été effectués à 54,1% via quatre entités offshore domiciliées à Jersey, Dublin, Grand Cayman et au Delaware, échappant ainsi au contrôle d’un auditeur et d’un régulateur uniques, et bien sûr au fisc belge.

Les 10,6 milliards de dollars mentionnés dans les plaintes ne représenteraient que 38% de l’ensemble des crédits toxiques acquis par Fortis Banque. En effet, la valeur faciale de ce funeste portefeuille lors de sa cession à la «bad bank» Royal Park Investments en mai 2009 atteignait 20,5 milliards d’euros (27,9 milliards de dollars au taux de change de l’époque), selon les rapports annuels d’Ageas (ex-Fortis Holding).



Vendeurs
Actifs achetés par Fortis Banque ($)
JP Morgan
3 156 105 881
Bank of America
1 747 850 000
Royal Bank of Scotland
1 668 175 000
Morgan Stanley
706 379 000
Goldman Sachs
643 195 000
Deutsche Bank
575 214 100
Merrill Lynch
525 668 767
UBS
475 947 000
Citigroup
438 744 500
Credit Suisse
402 947 000
Barclays
302 378 000
TOTAL
10 642 604 248

Montants dépensés par Fortis Banque entre décembre 2004 et octobre 2007 pour acquérir des titres adossés à des crédits subprimes auprès de 11 grandes banques d’investissement.



Ces dépenses folles ont conduit Fortis Holding, l’actionnaire de Fortis Banque, à sa perte en septembre 2008. Ce qui a coûté à l’époque 9,4 milliards d’euros aux contribuables belges, lors du sauvetage de la banque. Tous ces achats de titres ont été réalisés par la division Merchant and Private Banking de Fortis Banque, alors dirigée par Filip Dierckx, l’actuel numéro deux de BNP Paribas Fortis et président de Febelfin, le lobby bancaire belge.

Comme le montre le graphique ci-dessous, lorsqu’en 2007 l’indice des prix des logements aux Etats-Unis poursuit, mois après mois, sa dégringolade, Fortis Banque continue d’acheter, à tour de bras, des titres adossés à des crédits hypothécaires subprimes. Ces achats explosent même à partir de février 2007, atteignant 807 millions de dollars contre 414 en janvier, avant d’atteindre le record absolu de 882 millions en avril. Les achats mensuels réalisés de février à juin 2007 sont en fait les cinq plus importants de tous ceux effectués par Fortis Banque depuis ses premières emplettes sur ce marché en décembre 2004: en cinq mois, Fortis dépense 3,5 milliards de dollars.



Investissements mensuels de Fortis Banque dans des titres exposés aux subprimes, entre décembre 2004 et octobre 2007 (bâtonnets bleus). Les cinq plus gros achats de titres ont lieu de février à juin 2007, alors que la bulle immobilière a déjà éclaté, comme le montre l’indice composite des prix des logements américains (courbe rouge) qui chute depuis juin 2006, après 15 années de croissance continue. (Cliquer sur l’image pour l'agrandir.)


Or c’est précisément durant ces mois décisifs que l’idée de racheter ABN Amro – qui sera fatale pour Fortis Holding et ses actionnaires – a mûri et s’est concrétisée. Le 12 avril 2007, lorsque Maurice Lippens et Jean-Paul Votron, respectivement président du conseil d’administration et CEO de Fortis Holding, scellent leur alliance avec la Royal Bank of Scotland et Santander pour racheter la banque néerlandaise, Fortis Banque est déjà exposée aux subprimes à hauteur d’au moins 8,5 milliards de dollars.

«Si j’avais su que ces 8,5 milliards de dollars ou davantage avaient été aussi risqués, et allaient valoir zéro pendant une certaine période de temps, il est évident que jamais nous n’aurions décidé d’acquérir ABN Amro», déclare à Marianne un membre influent du conseil d’administration de Fortis Holding à l’époque. Une affirmation qui témoigne d’un énorme problème de gouvernance: l’information sur les investissements colossaux de Fortis Banque dans les subprimes, et les risques y afférents, n’est donc pas remontée de Fortis Banque à Fortis Holding, son actionnaire à 99,93%.

Près de cinq mois de perdus

Au printemps 2007, cinq personnalités clés de Fortis Banque occupent aussi des positions stratégiques au sein de Fortis Holding. Deux d’entre elles étaient particulièrement bien informées des risques liés aux investissements dans les subprimes: Filip Dierckx et Karel De Boeck. Le premier parce qu’il dirigeait le département qui achetait ces milliards de titres à risque. Le second parce qu’il était le responsable des risques au sein de la banque et qu’il était revenu furieux d’un voyage effectué début février à New York où il avait pris conscience des risques considérables pris par l’équipe de Fortis qui achetait mais aussi fabriquait de tels titres.

Il faudra pourtant à Karel De Boeck près de cinq mois pour réunir, le 3 juillet, le Central Credit Committee de Fortis Banque sur le dossier «subprimes». Il y sera décidé que la banque ne se présentera plus sur le marché des CDO, ni comme fabricant, ni comme investisseur. Ce long délai entre la prise de conscience de Karel De Boeck et sa décision formelle a coûté très cher à la banque: entre le 12 février et le 3 juillet 2007, plus de 3,4 milliards de dollars ont été dépensés en titres toxiques.

Par ailleurs, les plaintes américaines révèlent que cette décision prise le 3 juillet 2007 a très vite été foulée aux pieds. Dès le 6 juillet, la succursale de Fortis Banque aux îles Caïmans achète pour plus de 20 millions de dollars de titres à risque à la Royal Bank of Scotland. Le 17 juillet, la filiale du Delaware Fortis Securities LLC acquiert des titres pour 12,6 millions de dollars auprès de la Bank of America. Les achats de titres toxiques se poursuivront ainsi jusqu’au 31 octobre, soit quatre mois après la «décision» de les arrêter. Total de l’ardoise post-3 juillet: 441,8 millions de dollars.

Une sous-estimation de deux milliards

Les plaintes suggèrent aussi qu’un communiqué de Fortis Holding, daté du 8 novembre 2007, serait un faux au sens judiciaire du terme. Il chiffre officiellement, pour la toute première fois, l’exposition de Fortis Banque aux subprimes: moins de 5,3 milliards d’euros. Or à cette date Fortis Banque avait déjà acquis pour 10,6 milliards de dollars d’actifs toxiques, soit 7,3 milliards d’euros selon le taux de change en vigueur à l’époque. Soit deux milliards de plus que ce que Fortis Banque a officiellement communiqué.

Si le premier bancassureur du royaume a fait naufrage à l’automne 2008, c’est parce qu’il a racheté ABN Amro un an plus tôt, sans en avoir les moyens, et qu’il avait investi des milliards dans des titres spéculatifs qui ont perdu toute valeur suite à l’éclatement de la bulle immobilière américaine à la mi-2006. Cette importante exposition aux subprimes amputera le bénéfice net de Fortis Holding de 3 milliards d’euros en 2007, et d’un milliard en 2008.

Karel De Boeck et Filip Dierckx n’ont pas donné suite aux demandes d’interviews de Marianne. Et BNP Paribas Fortis nous a fait savoir qu’«aucune interview ne sera donnée» sur ce dossier.

David Leloup

L’enquête de 12 pages en PDF parue dans Marianne le 31 août 2013


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