samedi 25 mars 2006

Quand la convergence divise


En démarrant ce blog, je pensais y publier certains de mes articles rédigés pour la presse écrite en vue de leur donner une seconde vie sur la toile. Pour la première fois, c’est l’inverse qui se produit: le mensuel Journalistes, la lettre de l’Association belge des journalistes professionnels, souhaite reprendre dans ses colonnes un billet que je n’avais écrit «que» pour la toile.
L’adaptation des liens en notes de bas de page et la nécessaire mise à jour du billet ont nécessité un petit travail de recherche et de réécriture. Mais je pense qu’il fallait le faire. Le sujet est important à mes yeux car il interroge les fondements mêmes de la profession journalistique.
Sans surprise, l’expérience pilote de La Libre Belgique en matière de convergence multimédia divise la rédaction en deux camps. D’un côté, les «enthousiastes» sont séduits par l’aventure et les potentialités multimédia offertes par la toile. De l’autre, les «sceptiques» fustigent cette expérience de «convergence» qu’ils perçoivent en réalité comme une vraie divergence sur le plan des savoir-faire sollicités. Ils prônent dès lors un recentrage sur leur core business, à savoir la publication exclusivement «papier». La «fracture numérique» n’épargne pas les rédactions...
A cela, il faut ajouter l’émergence du «journalisme citoyen» qui divise également une profession dont les «barrières à l’entrée» ont baissé drastiquement avec la démocratisation de l’accès à Internet et l’avènement du Web 2.0... J’y reviendrai prochainement car le sujet me passionne.
En attendant, voici la version 1.5 de «Presse écrite: muter ou périr», telle que je l’ai envoyée avant-hier à Journalistes. Avec quelques liens html dans les notes de bas de page. Car on est quand même sur la toile.


Web 2.0
Presse écrite: muter ou périr?

La Belgique est-elle le laboratoire numérique de la presse écrite de demain? Après l’annonce par le quotidien économique flamand De Tijd du lancement en avril, en collaboration avec Philips, d’une version numérique de son journal sur «papier électronique», c’est au tour du quotidien francophone La Libre Belgique de préparer sa mutation médiatique à l’ère du Web 2.0.

Depuis le 12 février, le webmaster du site de La Libre Belgique et de La Dernière Heure (groupe IPM), qui est également journaliste, tient un blog sobrement intitulé «La presse et son Web» (1). Renaud Hermal, c’est son nom, y lève progressivement le voile sur ce que nous prépare le quotidien du boulevard Emile Jacqmain sur le front du journalisme multimédia. Car La Libre, qui n’a pas envie que son lectorat s’érode, tente activement de trouver la parade à la désertion qui frappe la presse écrite depuis des années déjà.
En France, Libération et Le Monde proposent depuis peu sur leurs sites Internet des extraits audio (parfois vidéo) d’interviews réalisées par les journalistes de la rédaction pour leurs articles du journal papier – une démarche à ne pas confondre avec les séquences vidéos proposées par Le Figaro, La Libre et Le Soir, achetées «clé sur porte» à Zoom.In, une petite société amstellodamoise qui exploite cette niche particulière (2).

Convergence multimédia

La Libre semble vouloir aller plus loin. Dans un message sur son blog (3), Renaud Hermal évoque la récente formation qu’ont suivie certains journalistes du quotidien pour apprendre à publier les mêmes informations sur différents supports (journal, Web) et en différents formats (texte, audio et vidéo), un processus qu’il est convenu d’appeler la «convergence multimédia». Ainsi, début mars, «une équipe de télévision a accompagné quelques journalistes dans leurs déplacements afin de monter un sujet vidéo en complément de l’article paru dans le journal papier». Tout cela pour «approfondir encore plus ce thème de la convergence et voir concrètement comment cela peut s’organiser sur le terrain et dans le futur», écrit Renaud Hermal. Car le rêve de beaucoup de patrons de presse, rappelle-t-il sans les désigner explicitement, «est que le journaliste puisse écrire, filmer, prendre une photo et enregistrer son interview». Reste à voir comment les journalistes eux-mêmes – et les syndicats qui les défendent – réagiront face à une telle ambition que leur prêtent leurs employeurs...
Réaliste, le journaliste-webmaster-blogueur souligne la difficulté concrète de l’exercice, et la créativité formelle qu’il va falloir mettre en œuvre pour ne pas faire «en moins bien» ce que les professionnels de la radio et de la télé font tous les jours (4). Il insiste également sur la nécessaire révolution interne des structures de fonctionnement des mass médias traditionnels pour réussir cette mutation technologique: «revoir le fonctionnement des rédactions, organiser un partage des connaissances et surtout être conscient que notre métier de journaliste est en train de changer fondamentalement. Ne pas vouloir l’admettre est une grave erreur...»

Convergence rédactionnelle

En effet, le développement actuel du Web 2.0, avec son cortège de blogs, vlogs, wikis, podcasts et autres flux RSS, et l’essor des «médias citoyens», à l’instar de OhMyNews.com en Corée du Sud, Bayosphere.com aux Etats-Unis ou AgoraVox.com en francophonie, sont au cœur de la révolution «pronétarienne» – et donc médiatique – en cours (5). Au défi de la convergence multimédia se superpose également celui de la convergence rédactionnelle des contenus produits par les journalistes professionnels et «amateurs». Comme le résume Dan Gillmor, journaliste étasunien et auteur de We the Media (O’Reilly, 2004), bible de ce nouveau «journalisme citoyen» en plein essor, «mes lecteurs en savent collectivement plus que moi». Tom Glocer, PDG de l’agence Reuters, l’a d’ailleurs bien compris. «Dans l’industrie de l’information, la combinaison de contenus professionnel et “amateur” génère un meilleur produit», écrivait-il récemment dans une tribune du Financial Times exhortant les «vieux médias» à collaborer avec les blogueurs et les nouveaux «journalistes citoyens» (6). Le récent rachat par Ruppert Murdoch de MySpace.com est à considérer également sous cet angle (7).
Bref, dans ce nouveau contexte, «la presse écrite quotidienne (...) n’est définitivement plus un média qui peut s’adresser à tout le monde», analyse Jeff Mignon, un consultant médias basé à New York, en commentant sur son blog (8) une récente enquête de la société californienne Outsell sur les sources d’information de 2800 Etasuniens selon leur âge (9). «La presse écrite en général (quotidiens et magazines) est la source d’informations, en priorité, des plus de 65 ans, parfois des 18-30 ans (pour les infos nationales et internationales, le cinéma et les loisirs). La télévision touche également un public de plus en plus vieux, majoritairement les plus de 65 ans. Internet est utilisé par toutes les générations, sauf les plus de 65 ans.»

Le Web, seul média «mass-market»

Comme ses lecteurs – plutôt âgés –, la presse écrite quotidienne est-elle en voie de disparition? Il est sans doute un peu naïf de le penser (elle n’a pas dit son dernier mot) et de toutes façons beaucoup trop tôt pour l’affirmer. Que révélerait en effet une telle enquête si elle était réalisée en Europe, où le taux de pénétration d’Internet dans la population est presque deux fois moindre qu’en Amérique du Nord (10)? Ce qui est clair en tout cas pour Mignon, «c’est que seul Internet est en train de devenir un média mass-market. Les autres devront faire des choix ou prendre le risque de ne satisfaire personne.»
En octobre dernier, dans un entretien accordé au Figaro, Bill Gates estimait que «dans cinq ans, on peut penser que 40 à 50% des gens liront la presse en ligne», jugeant «cruciale» pour les journaux la qualité de leur site Internet. Une prédiction qui vaut ce qu’elle vaut, bien sûr. Mais la jeune génération biberonnée à la diversité des sources (Internet), à l’expression personnelle (blogs), à la gratuité des contenus culturels (peer-to-peer), à la portabilité multimédia (podcasting) et à la «culture du temps réel» (Web, GSM) se tournera-t-elle spontanément vers le papier payant quand viendra l’âge de la pension (11)? Seuls ceux qui n’anticipent pas les changements à venir semblent encore y croire.
David Leloup

Adaptation pour Journalistes d’un billet publié le 9 mars sur David-Leloup.blogspot.com, repris le 10 sur AgoraVox.com. Diffusé sous licence Creative Commons «Paternité - Pas d’utilisation commerciale - Pas de modification».



(1) LaPresseEtSonWeb.blogs.lalibre.be.
(2) Zoom.In, en attendant l’avènement du grand marché de l’UMTS (téléphonie 3G multimédia), vend à une série de quotidiens hollandais, belges et français, ainsi qu’à une flopée de portails Internet, des news vidéo réalisées en piochant, pour l’international, dans le flux continu de l’agence Reuters et, pour l’info locale, dans la production de diverses télés régionales (TV Brussel pour
Le Soir et La Libre).
(3) «Une belle expérience», 7 mars 2006.
(4) Le premier véritable
podcast réalisé par un quotidien belge (44 minutes audio consacrées au... basket), a été mis en ligne le 21 mars par la Dernière Heure. Animé par... Renaud Hermal, il sera publié à un rythme hebdomadaire. Deux autres podcasts sont annoncés pour étoffer l’offre.
(5) Lancé par Joël de Rosnay en avril 2005, AgoraVox.com est une espèce d’Indymedia centralisé et pluraliste qui filtre, classifie et médiatise les productions personnelles des «pronétaires» (tous ceux qui sont sur et pour le Net), soit quelque 2800 blogueurs francophones. Audience annoncée: 350.000 lecteurs en février 2006 (à titre de comparaison LaLibre.be a été visitée par 580.000 internautes sur la même période).
(6) «Old media must embrace the amateur», Financial Times, 7 mars 2006.
(7) Quatrième site le plus consulté au monde derrière Yahoo!, AOL et MSN, MySpace.com est une communauté virtuelle où les membres peuvent créer leur blog, publier des photos et des créations artistiques, et communiquer entre eux via un système de messagerie interne.
(8) «Les habitudes en termes de sources d’information par génération», MediaCafe.blogspot.com, 3 mars 2006.
(9) «The Future of News», disponible sur OutsellInc.com.
(10) InternetWorldStats.com/stats.htm.
(11) En France, selon l’étude Consojunior 2006 publiée en mars par l’agence TNS Media Intelligence, les 11-19 ans déclarent notamment préférer surfer sur le Net (60,6%) que regarder la télé (57,1%) ou écouter la radio (51,2%); 12% sont abonnés à des alertes SMS sur leurs centres d’intérêt; 19% possèdent leur propre blog; 23% lisent la presse écrite gratuite...

2 commentaires:

fabrice grosfilley a dit...

Et l'interet de cette publication dans "journalistes" c'est qu'elle est succeptible de vous amener de nouveaux visiteurs. C'est donc mon cas. Je lis vos articles avec plaisir (c'est bien écrit) et intérêt (il y a un vrai contenu). Je suis pour ma part persuadé que les blogs peuvent être une forme de nouveau journalisme. La difficulté est bien sur de pouvoir distinguer les contenus crédibles (info vérifiée et recoupée, indépendance, etc...) d'autres plus fantaisistes ou carrément instrumentalisés. Je tente moi même l'expérience. Vous pouvez jetter un oeuil sur www.ruedelaloi.blogspot.com et me faire part de vos commentaires, cela m'interresse.

Bruno a dit...

Excellent article que je partage pleinement :
"Seuls ceux qui n’anticipent pas les changements à venir semblent encore y croire."
C'est vrai que le métier journaliste est en train de changer et la convergence multimédia y est pour quelque chose.
Parmi les média citoyen, www.come4news.com mérite d'être cité : voir l'article "Le journalisme citoyen est en plein essor. Révolution ? Danger ?" : http://www.come4news.com/mode-1095.html