lundi 6 mars 2006

Que se passe-t-il en Afghanistan?

Quatre ans après la guerre, l’économie de l’opium (transformé en morphine et en héroïne), représente 60% du PIB de l’Afghanistan. Un record absolu. En Colombie, par comparaison, là où les Etats-Unis mènent depuis des années une guérilla anti-drogue, la cocaïne n’a jamais excédé 7% du PIB. L’Afghanistan est-il dès lors condamné à rester un éternel narco-Etat? C’est la question que pose Alain Labrousse, l’un des meilleurs experts mondiaux de la géopolitique des drogues, dans cette enquête de terrain très documentée.
A court terme en effet, la culture du pavot offre un moyen de survie à des millions de paysans. Mais à long terme, elle hypothèque complètement le développement du pays. Labrousse montre notamment que la «guerre sainte à la drogue» lancée par le président Hamid Karzaï, dont le gouvernement est miné par la corruption, n’est qu’une formule rhétorique creuse destinée à faire bonne figure vis-à-vis de la communauté internationale. Car le principal facteur qui conditionnera l’évolution du pays, estime Labrousse, c’est le rôle qu’entendent jouer les Etats-Unis sur place. Or ils tiennent à ce fameux projet de pipeline traversant l’Afghanistan pour acheminer le pétrole et le gaz de l’Asie centrale jusqu’au Golfe d’Oman, au Pakistan. Or ils tiennent à installer de nouvelles bases militaires permanentes sur le territoire afghan, véritable «tremplin» pour une implantation future en Asie centrale où opèrent déjà leurs pétroliers nationaux Unocal, Chevron et Mobil. Ces bases seraient également bien utiles en cas de conflit avec l’Iran… Mais voilà, pour réaliser ces projets géostratégiques, il est nécessaire de faire ami-ami avec les petits chefs de guerre locaux qui se livrent au trafic de drogue...
D.L.

Afghanistan. Opium de guerre, opium de paix, Alain Labrousse, Mille et Une Nuits, 2005, 398 p.

Ce texte a été publié dans le bimestriel belge Imagine. S’il vous a plu, merci de bien vouloir envisager d’acheter le magazine en version papier ou électronique (PDF), voire de vous y abonner.

3 commentaires:

David a dit...

Le Conseil de Senlis, centre de réflexion sur la politique de la drogue, a estimé mercredi 15 mars à Vienne que plutôt que d'éradiquer l'opium en Afghanistan il faudrait réglementer sa culture pour fabriquer des médicaments comme la morphine et la codéine auxquels les pays pauvres n'ont pas accès. Selon Emmanuel Reinert, directeur général du Conseil, «un système de “licence” pour la culture de l'opium pour l'industrie pharmaceutique consolidera la fragile démocratie afghane en offrant un revenu stable aux agriculteurs». L'AFP, qui indique que sept pays développés dans le monde, dont la France, consomment 77% des médicaments à base d'opium alors que seulement 24% des besoins en traitement contre la douleur sont satisfaits, rapporte que selon Emmanuel Reinert «nombre de pays en voie de développement (…) ont un accès très limité à ces préparations pharmaceutiques à cause de leur prix». D'après l'AFP, le directeur du conseil a demandé pour l'Afghanistan «une marque propre de médicaments à base d'opium et un statut international spécial pour la production d'opium».

Alain Labrousse a dit...

La proposition du Conseil de Senlis est apparemment très séduisante et très généreuse, mais malheureusement ne tient pas la route. Je développe mon opinion dans mon livre pp.315-318. D'abord, les prémisses sur lesquelles elle repose sont erronées : si les pays en développement ne consomment pas de morphine, ce n'est pas par insuffisance de l'offre, mais parce qu'ils n'ont pas d'infrastructures médicales capables de leur administrer : hôpitaux dans les campagnes, médecins, etc. Ensuite, le prix de l'opium légal payé par exemple en Inde, de 10 à 20 dollars le kilo (au lieu de 140 en Afghanistan pour l'opium vendu illicitement) aboutirait à ce qu'un hectare de pavot ne rapporte pas plus qu'un hectare de blé, ce qui n'est pas intéressant pour les paysans afghans. En admettant que ce projet aboutisse, du fait du poids des mafias dans ce pays, une grande partie de cette production serait détournée vers le marché illicite. Enfin, bien d'autres pays producteurs de pavot, la Birmanie, le Laos, la Colombie, etc., pourraient demander à bénéficier du même avantage, ce qui augmenterait encore les stocks et donc accentuerait la baisse des prix.

Christophe B. a dit...

Contre les idioties qu'on raconte sur l'Afghanistan:
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