lundi 15 mai 2006

Un piston, noir sur blanc

C’est écrit noir sur blanc, ça émane directement d’un service public de la Communauté française, et le moins que l’on puisse dire est que ce n’est pas de la langue de bois administrative: «De temps à autre, des contrats d’emploi sont conclus pour des raisons diverses et l’influence déterminante pour obtenir ceux-ci est politique». Voilà, en partie, la réponse reçue par Leila (prénom d’emprunt), une jeune juriste de 25 printemps en quête d’emploi, qui a récemment postulé de façon spontanée dans un service d’aide à la jeunesse de la région liégeoise.
La lettre que nous publions (cliquer ici ou sur l’image ci-dessus pour la visualiser en grand format) envoie un message on ne peut plus clair à la jeune diplômée: va toujours tenter ta chance au SELOR, mais si tu as un piston politique, la porte reste ouverte, et ce quelles que soient tes qualités professionnelles puisque "l’influence déterminante pour obtenir [certains contrats chez nous] est politique".
Il y a peu, la presse francophone s’offusquait des propos de Brigitte Grouwels (CD&V), secrétaire d’Etat du gouvernement bruxellois, qui avait déclaré qu’entre un néerlandophone bilingue incompétent et un francophone unilingue hyper-compétent, elle embaucherait le bilingue.
Au cœur de la Wallonie, aujourd’hui comme hier, être «bilingue» pour un demandeur d’emploi, une association en quête de subsides ou un ménage à la recherche d’un logement social signifie le plus souvent disposer de la bonne carte de parti, surtout à l’approche des élections communales. Quant au «bilinguisme» de l’administration, qui parle couramment le selor officiel et le piston dialectal, il est éloquent. Si un jour la Communauté française et la Région wallonne fusionnent, certains fonctionnaires surnuméraires pourront toujours postuler chez Brigitte Grouwels...
Symptomatique également, cette réflexion entendue par Leila dans son entourage: «Bah, le fonctionnaire a tout simplement commis une faute professionnelle...» Autrement dit, qu’un fonctionnaire écrive noir sur blanc que l’influence politique joue un rôle déterminant dans certains recrutements dans la fonction publique serait une erreur, mais qu’il pratique concrètement ce petit jeu malsain pour la démocratie n’en serait pas une. Comme quoi le «bon vieux piston», tellement ancré dans les mœurs, semble avoir encore de beaux jours devant lui. Et ce d’autant plus à une époque de chômage de masse où le précariat se banalise dangereusement au sein de la jeunesse diplômée des classes moyennes…

7 commentaires:

Bernard a dit...

tiens, c'est marrant, y a personne qui réagit. Le sujet serait-il tabou?

Bear a dit...

Mon experience americaine en la matiere etant limitee, je peux juste partager l'obsession frenetique de mes collegues des ressources humaines a eviter de publier officielement un document exposant de facon si flagrante un critere de selection ('Piston Politique'). Seules les qualites professionelles requises pour obtenir le poste sont discutees avec les candidats. La moindre allusion a un traitement preferentiel peut resulter en une poursuite judiciaire pour discrimination.

J'ai pris part a diverses interviews de candidats et les regles sont tres strictes: interdiction de poser des questions relatives a l'age de la personne, sa situation familiale, sa religion ou couleur politique.

Cela semble un peu extreme mais au moins facilite un procede de selection plus ou moins equitable...Un benefice innatendu de la societe de litigation americaine.

Anonyme a dit...

Ce n'était peut-être pas très malin de la par du conseiller en question d'écrire ça dans une lettre mais d'un autre côté, il lui a dit la vérité. Pour les postes un peu important c'est comme ça que ça se passe. Ma mère est assistante sociale au SAJ et son chef n'a pas été mis en place pour ses compétences mais par influence politique. J'ai moi même pu observé que le politique est partout lorsque peu avant les élection legislative, j'ai reçu un courrier d'un politicien, candidat au sénat, m'expliquant ce qu'il ferait dans le domaine sportif. Il avait eu mon adresse par le président d'honneur de mon club de gym qui n'était autre que l'échevin de sport de ma ville. Je lui ai renvoyé une lettre lui expliquant que je ne trouvait pas ça très correct et que de toute façon le sport n'était pas une compétence fédérale. Jamais je n'ai reç de réponse. Le pauvre bougre se disait sûrement qu'une gamine de 18 ignorait ces choses là.

Nadia

Anonyme a dit...

Ce genre de pratique est tellement de mise dans notre joli pays que ça en deviendrait banal et les nominations politiques interviennent dans pas mal de sphères de la vie publique - pensons aux magistrats, aux "cadres" de la RTBF ou aux "fils de" en bonne place sur les listes électorales. On parle de nouvelle culture politique depuis des années et rien n'a fondamentalement changé ou on ne nous démontre en tout cas pas le contraire. Il y a tout un pan de notre société qui est complètement gangrené et le pire c'est que tout ça finit par profiter à ceux qui ne servent pas la démocratie. Il y a, en Belgique, une hallucinante incapacité à agir comme et quand il le faut : on dit toujours mais on fait rarement...

alain a dit...

J'aime beaucoup de le dessin de Kroll dans le soir de ce week-end: où l'on voit un détenu dans une prison se plaindre en criant: "M'enfin, c'est une TV que j'avais demandé..., pas un échevin..."

Plus sérieusement, je me demande si le pouvoir communal, sensé faire le lien entre le citoyen et l'autorité politique, n'est pas celui des niveaux de pouvoir qui fonctionne le moins bien...??
Le logement social et l'urbanisme, où l'on relève ces récents cas non seulement d'incompétence ou de copinage mais aussi de délinquance, ne sont-elles pas essentiellement des matières communales ?

Jean-Denis a dit...

Sidérant ! Voilà une "faute professionnelle" qui mérite d'être soulignée !

Ceci dit, cela n'en reste pas moins inquiétant : Y-a-t-il encore de la place dans la fonction publique pour des jeunes motivés par des idées, par un projet de société ?

Romer a dit...

Par ce biais je vous fais part de mon indignation la plus profonde. Il ne faut pas se cacher de défendre des principes démocratiques d'autant plus que certains pistonnés ou politiques se vantent de telles pratiques.
Il existe un principe d'égalité des citoyens pour les emplois publics, rien de moins que l'article 10 de la constitution, le texte fondateur. Cette égalité ne peut être observée que via communication publique et concours (non pas examen). Je rappelle également le principe statutaire cher à ce syndicaliste visionnaire André Renard (tiens à un sochialo!) pour préserver les agents publics des manoeuvres politiques.
J'ai réussi une dizaine de concours au Selor, ailleurs dans les communes et CPAS, titulaire d'un brevet linguistique, j'ai vécu pas mal d'aventures. Je vis au quotidien ces malfaçons démocratiques, certains cumulant emploi et logement public sans compter les petits cadeaux entre eux, sans réaction de syndicalistes verreux aussi, de politiques sans vue d'avenir encore plus vide qu'un quidam, juste intéressé par leur égo ou une vision à court terme.
A Uccle, (il n'y pas que Charleroi), les pistons logements sont nombreux, contractuel occupant seul une villa au Homborch, nombreux sont ceux qui paient plus cher mensuellement pour leur voiture que pour leur loyer!!! Un petit tour là-bas vous convaincra, même si quelques alcolos ou drogués ou autres parias sont stratégiquement placés (au melkriek par exemple ou au merlo). Je suis dégoûté d'autant plus que ces pratiques ont des conséquences indirectes, notamment sur mon enfant.
J'attends mon heure, ces choses ne resteront pas impunies, il y a des lois, des instructions à mener, une sanction de l'électeur démocrate.