lundi 10 juillet 2006

Les dessous de l’or vert


L’Europe les a voulus, les voici! Les biocarburants, ces carburants renouvelables issus de la biomasse, ont récemment débarqué en Belgique. Sous la forme d’huile végétale pure, pour l’instant. Sous celle de bioéthanol et de biodiesel dilués dans les carburants classiques prochainement.
Pour les agriculteurs, c’est une aubaine. Les aides européennes à la production de betterave passeront bientôt à la trappe. «Concurrence déloyale vis-à-vis des producteurs du Sud!», a tranché l’OMC. A juste titre. Les biocarburants constituent donc un vrai débouché pour les betteraviers (bioéthanol) et une réelle opportunité pour les producteurs de colza (huile et biodiesel). Au printemps 2007, la Wallonie risque ainsi d’apparaître bien jaune vue du ciel...
Pour le climat aussi, c’est un bon plan. Les biocarburants, tels qu’ils seront produits chez nous, présentent un bulletin environnemental bien meilleur que celui des carburants fossiles. Problème: ils risquent de coûter très cher au contribuable pour des réductions de CO2 dérisoires. Selon l’Institut pour un développement durable (IDD), le centre d’étude des Amis de la Terre Belgique, l’introduction des biocarburants telle qu’elle est prévue chez nous ne permettra même pas d’éponger l’augmentation des émissions de CO2 dues à la croissance «naturelle» du trafic routier (1).

Manque d’ambition et d’anticipation

Plus fondamentalement, la stratégie belge et européenne en matière de biocarburants manque cruellement d’ambition et d’anticipation. Manque d’ambition, parce que les biocarburants ne sont qu’une façon de valoriser la biomasse. Il en existe d’autres, bien plus «rentables» pour l’environnement et le combat contre l’effet de serre. Le bois-énergie, par exemple. Il a des rendements nets à l’hectare trois fois plus élevés que le colza ou la betterave. Investir dans cette filière pour se chauffer au bois et produire de l’électricité dans des centrales à cogénération aurait donc permis d’économiser trois fois plus de CO2 qu’avec les biocarburants (2).
Manque d’anticipation, parce les filières industrielles qui se développent actuellement chez nous appartiendront bientôt au passé. Tant qu’à se lancer dans les biocarburants, mieux aurait valu investir dans ceux «de deuxième génération», les filières BTL (Biomass-To-Liquids), aux rendements nettement supérieurs. Voire dans l’utilisation de la biomasse pour produire des «vecteurs énergétiques» liquides riches en hydrogène destinés à alimenter la future filière «pile à combustible» (3). Car tôt ou tard, le Brésil forcera les portes de l’OMC et exportera en Europe son bioéthanol… trois fois moins cher que le nôtre. Et nos agriculteurs se retrouveront dans de beaux draps.
D’autant que Lula, le président brésilien, a des ambitions pour le Sud. Courtisé par les investisseurs internationaux, il compte booster ses filières mais aussi faire des émules. Son objectif: créer un grand marché pour les biocarburants. Et pas seulement pour le bioéthanol. «Le biodiesel est un projet que nous voulons pour l’Amérique latine et l’Afrique», a-t-il récemment déclaré (4). Et pour mener ce projet à bien, «le Brésil est prêt à partager sa technologie».

Pour des biocarburants «bio»

Grâce aux rendements exceptionnels de la canne à sucre et à la faible quantité d’engrais nécessaire à sa culture, le bioéthanol brésilien est bien plus écologique que les biocarburants produits en Europe. Au cours de son cycle de vie, il génère de 2 à 13 fois moins de CO2 (1). Pour autant, bien sûr, que la culture de la canne à sucre ne se fasse pas au détriment de surfaces protégées ou de puits de carbone permanents!
Dès lors, le Fonds mondial pour la nature (WWF) réclame au plus vite une écocertification obligatoire pour tous les biocarburants utilisés en Europe. Produits ici ou importés. A l’heure actuelle déjà, des millions d’hectares de forêts tropicales ont été détruits pour faire place à des plantations de palmiers à huile, de soja ou de canne à sucre (5), ce qui réduit la biodiversité. L’utilisation d’OGM et de pesticides dans de telles plantations est elle aussi néfaste pour la diversité biologique.
David Leloup

(1) «Impacts environnementaux des biocarburants», Benoît Lussi, IDD, 2005.
(2) Le potentiel des biocombustibles est énorme. Selon une étude du WWF et de l’Association européenne pour la biomasse, les émissions de CO2 des pays de l’OCDE pourraient être réduites d’environ un milliard de tonnes par an (soit les émissions annuelles du Canada et de l’Italie réunies) s’ils utilisaient des biocombustibles au lieu de charbon pour produire leur électricité.
(3) «Données et enjeux économiques du dossier des biocarburants», Philippe Defeyt, IDD, 2005.
(4) «Champion de l’éthanol, le Brésil veut faire des émules dans le monde», AFP, 8 avril 2006.
(5) «Forests paying the price for biofuels», New Scientist, 22 novembre 2005.



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1 commentaire:

dieudeschats a dit...

Pour d'autres infos, je me permets de relayer ce lien vers un dossier sur le même sujet :
http://activart.com/notre-monde/biocarburants-le-mauvais-choix.php