vendredi 22 septembre 2006

Google News, Napster de la presse?

Le portail Google News, parce qu’il est une structure centralisée, semble considéré par les éditeurs belges comme le Napster de la presse, pillant son contenu sans scrupules. Il n’en est pourtant qu’une très pâlote et éphémère transposition. Avec Google News, l’intégralité des «œuvres» journalistiques n’est aucunement «piratée». D’ailleurs, le droit de citation est un droit dont Google, me semble-t-il, pourrait tout à fait se prévaloir lorsque l’affaire sera jugée sur le fond le 24 novembre prochain.

Pour Sébastien Canevet, maître de conférences en droit privé, il n’y a pas de règle bien précise pour évaluer ce qu’est une «courte citation» permise par la loi. Il faut bien sûr citer l’auteur et mentionner la source, mais côté longueur, il évoque le «bon sens»: «quelques paragraphes, voire quelques pages d’un livre, si cela est justifié par l’usage qui est fait, mais pas la moitié (ou plus) d’un article, d’un livre...» Selon Wikipedia, «le caractère bref de la citation est laissé à l’appréciation de l’auteur original. Certains jugent qu’il s’agit d’un paragraphe, d’autres que ce n’est toute l’œuvre (poème, etc), d’autres encore limitent l’extrait à 1500 caractères d’un livre, etc. En cas de doute, il faut toujours contacter l’auteur ou ses ayant droits.» Ce que n’a jamais fait Google, provoquant de facto l’ire des éditeurs du monde entier.

250 signes: du vol?

Les chapôs d’articles publiés par Google News n’excèdent pas 250 signes. En tant que journaliste, il ne me viendrait jamais à l’esprit de poursuivre quelqu’un qui cite 250 de mes signes et renvoie l’internaute directement à la source. Copiepresse, dont le métier est de gérer les droits des éditeurs belges de la presse quotidienne francophone et germanophone, n’est évidemment pas de cet avis. Mais où est le problème? L’entreprise de Mountain View se sucrerait-elle sur le dos des éditeurs? Non: elle ne place pas de pub sur son service d’actualités en ligne. Google News prive-t-il alors les grands médias de recettes publicitaires en «détournant» les internautes de la page d’accueil des quotidiens en ligne? Pas sûr, puisque ceux-ci débarquent sur des pages d’articles qui contiennent de la pub – parfois d’ailleurs générée par Google...

Par ailleurs, Google News ne pèse pas grand chose dans la galaxie des sites Google: 2 à 3% du trafic seulement. Parallèlement, le moteur de recherche générerait 10% du trafic du Monde.fr (selon Le Monde lui-même, qui demande qu’on le croit sur parole), alors que «certaines estimations» annoncent une moyenne de 50 à 80% tous sites éditeurs confondus. Combien tout ce trafic représente-t-il de bénéfices directs (pub) et indirects (nouveaux lecteurs)? Mystère. Les éditeurs se gardent bien de le préciser...

Interviewé par Le Soir, Bruno De Vuyst, spécialiste en droit intellectuel au cabinet Lawfort, est formel sur la question des droits d’auteur. «Créer des hyperliens est parfaitement légitime même s’ils ne renvoient pas vers la page d’accueil d’un journal. De même, publier une brève citation pour résumer un article ne viole en rien le droit d’auteur. Plutôt que d’intenter un procès à Google, les éditeurs auraient pu utiliser des moyens techniques simples pour éviter un référencement de leurs pages qu’ils jugeraient abusif».

Photographes: les vraies victimes

Pour les photographes, c’est une autre paire de manches: force est de constater que leur travail est intégralement piraté, même si les photos sont reprises en plus petit format. En France en tout cas, «la jurisprudence interdit la citation d’une image ou d’un son, même s’il s’agit d’un simple extrait sonore ou du détail d’une image...», précise Sébastien Canevet. Bref, si aucun accord n’est trouvé à l’amiable – ce que souhaite Google et dont doute Damien– et que l’affaire se règle frontalement lors de l’audience du 24 novembre, il n’est pas impossible que Google obtienne gain de cause concernant les articles de presse mais soit sévèrement condamné pour son utilisation abusive de photos et graphiques.

Imaginons un instant que ces chapôs soient les débuts de romans – la première page – ou de films – une bande d’annonce. Il ne viendrait à l’esprit d’aucun écrivain ou réalisateur de poursuivre Google, grand pourvoyeur de trafic, devant les tribunaux. Sauf, peut-être, si Google est… Google. C’est-à-dire une entreprise qui dérange parce que riche, jeune et «cool», tentaculaire et menaçante.

Riche. L’entreprise a engrangé 2,46 milliards de dollars de revenus au cours du second trimestre 2006 (77% de croissance et 110% de profits en plus par rapport au même trimestre en 2005). Sa capitalisation boursière est la 32e du monde, devant Coca-Cola ou Walt Disney. Et certains observateurs attentifs estiment que fin 2006 Google vaudra plus cher que Microsoft...

Jeune. Le géant californien vient juste de souffler sa huitième bougie. Si l’âge moyen de ses employés est inférieur à 30 ans et que les quadras ne représentent que 2% du personnel, c’est surtout sa culture d’entreprise très horizontalisée, plutôt libertaire, qui bouscule les certitudes managériales des entreprises classiques, verticalisées. Il faut quand même pas mal d’audace pour accorder à ses informaticiens 20% du temps de travail rémunéré au développement de «projets personnels». Transposé au journalisme, ça en ferait rêver plus d’un...

Tentaculaire. Est-il exagéré de dire que Google incarne à lui seul l’idée que l’on peut se faire du totalitarisme numérique? Les dirigeants de Mountain View ambitionnent de contrôler Internet et la plupart des bases de données de la planète numérique. Si un site est mal indexé sur Google, il n’existe quasi pas sur la toile. Google, tout comme la Chine, effraye, fascine et attise les jalousies. (D’ailleurs, ce sont deux géants économiques qui s’entendent bien: en acceptant de supprimer de son index chinois des milliers de mots-clé comme démocratie, liberté, Tibet, dalaï-lama ou Taiwan, Google a signé en janvier dernier un véritable «pacte de corruption» avec le Parti communiste chinois – tout comme Yahoo! et Microsoft, d’ailleurs).

Menaçante. Google donne notamment de l’urticaire aux régies publicitaires, vaches à lait de la presse écrite et audiovisuelle. Début août, le moteur de recherche californien devenait la régie pub de MySpace.com et de la majorité des sites web de Fox interactive Media, tous dans le giron d’un des plus grands empire médiatiques de la planète: NewsCorp. En décembre dernier, c’était avec AOL que Google signait un accord du même type et, fin août, avec eBay, pour lui fournir de la pub en ligne hors du marché étasunien.

Le droit d’auteur n’est qu’un prétexte

Bref, si Google est aujourd’hui dans le collimateur des éditeurs de presse, industrie pas vraiment florissante, c’est sans doute un peu pour toutes ces raisons. Le droit d’auteur n’est qu’un prétexte. Le révélateur d’un malaise bien plus profond. D’ailleurs, si les éditeurs avaient quelque considération pour le quart des auteurs qui les alimentent en contenu (25% des journalistes belges sont indépendants), l’AJP n’aurait pas besoin de publier de Livre noir des journalistes indépendants, de lancer sa campagne «Pigiste pas pigeon», ni d’organiser aujourd’hui un happening urbain dans les rues de Bruxelles.

Que l’affaire Google News vs Copiepresse éclate en même temps que les actions de dénonciation de l’AJP ne doit pas grand chose au hasard. Ces deux événements posent crûment la question du financement de la presse en démocratie. Le voilà, le véritable enjeu. Et ce n’est pas en faisant passer Google à la caisse – même s’il le mérite amplement pour ses piratages photographiques– que le problème sera résolu. Ce n’est pas un combat corporatiste d’arrière-garde qu’il faut mener, mais un vrai débat démocratique qu’il faut ouvrir.

5 commentaires:

Cedric a dit...

Le bon sens-même.
Bravo.

Ced

David a dit...

je trouve aussi ;-)
et j'écouterai PureBlog dimanche puisque j'ai vu que l'émission abordera, à 17h15, ce triste mais légitime combat d'arrière-garde.

damien a dit...

entièrement d'accord avec toi. Pour moi, l'exemple de NewAssigment est révélateur de ce qui va être possible à l'avenir. En poussant le raisonnement encore un peu plus loin, je dirai presque que le journalisme relève de l'utilité publique, et qu'à ce titre, oéprer sous le couvert d'une Fondation sans but lucratif serait le statut idéal ..

David a dit...

Oui, les fondations sont une bonne piste (que j'ai évoquée dans les commentaires d'un autre post il y a quelques jours). Mais pour cela il faut des mécènes, une espèce en voie de disparition... Ca marche assez bien dans les pays anglo-saxons où certaines ONG d'investigation, comme le Center for Media and Democracy (qui fait un excellent boulot de "debunkage" de propagande commerciale et politique aux Etats-Unis), sont ainsi financées. Il y a aussi d'autres pistes à expérimenter: micropaiement à l'acte, redevance pour l'information, le modèle NewAssignment.net (qui fait des émules, tu as vu? j'en ai touché un mot hier dans les mêmes commentaires), etc.
Le tout est de se lancer...

David a dit...

Didier Durand explique pourquoi les régies pub des médias détestent Google:
"Après une première expérience AdSense dans la publicité papier des magazines qui s'était plus ou moins (en tout cas à mon avis....) terminée par un flop, Google remet le couvert pour AdSense avec la presse: il passe cette fois à la presse quotidienne selon un article du New York Times de ce jour."

http://www.nytimes.com/2006/11/06/business/media/06google.html?adxnnl=1&adxnnlx=1162887626-N1uc6+4igt+oD63w/gl3UQ

"C'est normal: Google veut généraliser sa plate-forme Adsense à tous les médias traditionnels comme la radio par exemple pour laquelle c'est déjà bien en route."

A lire ici:
http://media-tech.blogspot.com/2006/11/aprs-le-flop-des-magazines-google.html