mercredi 24 décembre 2008

Euroclear cache ses liens avec Madoff

L’auteur de la plus grande fraude de l’histoire avait-il un compte chez Euroclear, la discrète chambre de compensation internationale basée à Bruxelles? Ce serait de bonne guerre pour un courtier de l’envergure de Bernard Madoff, l’homme aux 50 milliards évaporés dans une chaîne de Ponzi infernale qui vient de faire sa première victime mortelle. La multinationale établie boulevard du Roi Albert II à Bruxelles est en effet spécialisée – tout comme son unique rivale internationale, la luxembourgeoise Clearstream – dans le règlement/livraison de titres. En clair, elle sert d’intermédiaire entre un vendeur et un acheteur, et avalise officiellement – «dénoue» en jargon – les transactions effectuées entre adhérents au système.

Stéphanie Heng, chargée de communication chez Euroclear, est formelle sur ce point: «Madoff – que ce soit M. Madoff ou les sociétés à ce nom – n'était et n'est pas actif dans les entités du groupe Euroclear, et n'avait et n'a pas de compte en Euroclear Bank», nous écrit-elle. Médiattitudes n’aurait aucune raison d’en douter s’il n’était tombé par hasard sur un document intriguant, et vis-à-vis duquel Euroclear a réagi de façon étonnante.

Madoff dans un mystérieux listing d’Euroclear

Nous avons en effet trouvé la trace, sur le site Internet d’Euroclear, d’un listing de 464 institutions financières, toutes basées au Royaume-Uni et parmi lesquelles figure la Madoff Securities International Limited sous l’identifiant (participant ID) 471. Les avoirs de cette très discrète société de courtage basée à Londres et présidée par Bernard Madoff jusqu’à sa chute ont été gelés le 18 décembre (tout comme ceux des autres sociétés de Madoff), car les enquêteurs étasuniens pensent qu’elle a été utilisée par l’escroc pour perpétrer sa fraude massive.

Le listing en question, qui reprend le code identifiant, le nom, l’adresse et le numéro de téléphone de chaque institution recensée, est un fichier tableur Excel qui n’est plus accessible en ligne. Il a été délibérément retiré par Euroclear de son serveur à une date indéterminée, antérieure au 23 décembre. On pouvait cependant encore y accéder ce mercredi 24 décembre en tout début de matinée (vers 8h00), au format HTML via la mémoire cache de Google.


Google sollicité pour effacer les traces?

On «pouvait», car depuis environ 10h30 ce mercredi, ce n’est plus le cas. De deux choses l’une: soit le cache de Google a, comme par hasard, «expiré» ce mercredi matin; soit Euroclear, alertée la veille par nos demandes d’explications, a exigé de Google qu’il efface le cache relatif à ce document. La seconde option semble être la plus probable étant donné le précédent d’Euroclear qui avait déjà retiré le fichier Excel source de son serveur, et la volonté clairement affichée par la chambre de compensation de «zapper» allègrement toute question relative à ce listing.

Interrogée mardi 23 décembre en matinée sur la nature exacte du fichier, la porte-parole d’Euroclear a soigneusement évité de nous répondre, malgré son engagement à le faire «début d’après-midi». En dépit de cinq tentatives téléphoniques de la joindre et deux messages laissés sur sa boîte vocale, nos questions sont restées lettre morte. Motif invoqué en extrême fin de journée dans un email laconique nous annonçant par ailleurs son départ en congés: «Notre politique ne nous permet pas de manière générale de communiquer sur nos clients (nous ne communiquons ni leurs noms, ni ne communiquons sur leurs activités).»

Ce listing, que Médiattitudes publie sous sa forme brute (cache de Google) et au format PDF, reprend-il la liste des clients d’Euroclear au Royaume-Uni? Ou s’agit-il d’un listing interne d’institutions qui ne sont pas clientes chez Euroclear mais utilisent néanmoins son réseau? Pourquoi ce listing a-t-il été précipitamment retiré du site Internet d’Euroclear? Et pourquoi Euroclear cherche-t-elle à occulter ses liens éventuels avec la Madoff Securities International Limited – fussent-ils ténus – en esquivant les questions qui lui sont posées? Autant d’interrogations qui risquent bien de ne pas trouver de réponses tant que la chambre de compensation se murera dans son mutisme. Ou que des enquêteurs aillent mettre le nez dans les archives des chambres de compensation...

Des comptes également présents chez Clearstream

Plusieurs indices laissent penser que ce listing recense des comptes de contreparties membres du réseau Euroclear, c’est-à-dire des comptes non ouverts chez Euroclear mais qui empruntent les «autoroutes internationales de la finance» proposées par Euroclear. Ces comptes, tous britanniques, auraient été ouverts à la London Clearing House aujourd’hui devenue LCH.Clearnet, une chambre de compensation franco-britannique dont Euroclear est le principal actionnaire. La Barclays Bank Trust Company Limited, par exemple, est présente dans le listing sous le numéro d’identifiant 89501. Cette même société se retrouve dans un listing de comptes adhérents à Clearstream en 2001 sous l’intitulé «BARCLAYS BANK TRUST CO LTD (89501)», affublé du numéro de compte G1041, propre à Clearstream. Autre exemple: le fonds de pension Beatties (Wolverhampton) Pensions Limited enregistré dans le listing d’Euroclear sous le numéro d’identifiant 76205 se retrouve dans ce même listing Clearstream sous le simple nom «Beatties», numéro de compte H0999, référence 76205 dans la colonne «Sheet Account Number». Et il y a des dizaines d’exemples comme ceux-là.

Il est donc raisonnable de penser que Bernard Madoff, via le compte 471 de la Madoff Securities International Limited, a été «actif dans les entités du groupe Euroclear». Ce qui en soi n’est pas un délit et semble tomber sous le sens vu les activités du personnage. Pourquoi Euroclear ne clarifie-t-elle pas les choses une fois pour toutes?






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14 commentaires:

M a n u a dit...

Merci pour cet article.

Pour info.

La fondation Elie Wiesel avait confié presque tous ses avoirs à Madoff.

La Fondation Elie Wiesel pour l'humanité avait donné en gestion "la quasi-totalité de ses avoirs" à la société de Bernard Madoff, a annoncé mercredi sur son site internet l'organisation de lutte contre l'antisémitisme. "Nous vous écrivons pour vous informer que la Fondation Elie Wiesel pour l'humanité avait 15,2 millions de dollars en gestion dans la société d'investissement de Bernard Madoff. Cela représente la quasi-totalité des avoirs de la Fondation", écrit-elle. "Nous sommes profondément attristés et désolés d'être, comme de nombreux autres, les victimes de ce qui pourrait être la plus grande escroquerie aux placements de l'histoire", ajoute l'organisation créée en 1986 par le prix Nobel de la Paix et sa femme Marion.

Elle assure cependant que cela ne la "dissuade pas de poursuivre sa mission pour combattre l'indifférence, l'intolérance et l'injustice dans le monde". Exprimant d'avance sa "profonde gratitude" pour tout soutien à venir, elle assure qu'elle demeure "engagée à poursuivre l'oeuvre de son fondateur". La Fondation Elie Wiesel, vouée à l'entretien de la mémoire de l'Holocauste, mène des programmes de sensibilisation à l'antisémitisme auprès des jeunes, en organisant concours et conférences internationales.

Des dizaines d'associations caritatives juives aidées par de riches mécènes ont été emportées par la vague Madoff, ancien président du conseil d'administration du Nasdaq, l'une des Bourses de New York, accusé d'une escroquerie pyramidale portant sur 50 milliards de dollars. Plus d'une trentaine des plus grandes fondations juives se sont réunies mardi à New York pour "déterminer ensemble s'il y avait des possibilités d'actions communes" pour contrer les effets désastreux du scandale, a expliqué mercredi à l'AFP Mark Charendoff, président du Réseau des mécènes juifs.

Sans vouloir révéler le nom de ces mécènes, il a précisé qu'après deux heures de discussions, le groupe s'était entendu sur trois grandes actions. D'abord, un espace d'informations où les associations à but non lucratif pourront faire état de leurs besoins et proposer de "partager certaines dépenses", ensuite un groupe d'avocats, conseils et experts pour la partie juridique de l'affaire. Enfin, la mise en place d'un "mécanisme pour trouver de nouveaux financements pour les organisations à but non lucratif, juives comme non juives, directement affectées par le scandale Madoff", a-t-il détaillé. Il a évoqué une "détermination à essayer d'inverser une part du tort et de réparer une part des dégâts" causés par l'affaire Madoff.

Source : E24

Anonyme a dit...

La liste TCM ressemble à une liste de clients de TriAct Canada Marketplace, un systeme de reglements des échanges de bourse. Le secret bancaire se dressera toujours devant vous. Euroclear et Clearstream se partagent les mêmes clients (qui ont intérêt à être affilié aux deux opérateurs). Les Cds ne sont pas responsables des opérations effectuées par ses clients. Qu' Euroclear préfère ne pas afficher un client comme Madoff est compréhensible. La question est comment et via quel opérateur les transactions de Madoff ont étés opérées. Selon vous, qu'est-ce qui est préférable ? Passer par un paradis fiscal ou risquer un autre pari ? La Deutsche bank a t-elle laissé des plumes dans cette histoire ? Non.

David a dit...

@Manu:
ne jamais mettre tous ses oeufs...
Par ailleurs Madoff lui-même avait créé une fondation qui redistribuait des fonds à des hopitaux et des théâtres (probablement pour payer moins d'impôts, ce qui très courant outre-Atlantique):
http://www.boursier.com/vals/ALL/des-organisations-caritatives-affectees-par-le-scandale-madoff-feed-45572.htm

@Anonyme:
Merci pour votre commentaire. Qu'est-ce qu'un listing de TriAct Canada Marketplace pouvait bien faire en accès libre sur le site d'Euroclear?
La City de Londres, où se trouve la Madoff International Securities Ltd. n'est-elle pas le premier paradis fiscal de la planète?
Que voulez-vous dire au juste à propos de la Deutsche Bank?

Phil a dit...

Pour le peu que j'ai compris de l'escroquerie Madoff, il semble logique qu'il passe à un moment ou un autre par un organisme de type Euroclear ou Clearstream.
Celà permettait de mettre une barrière étanche entre acheteurs et vendeurs.
Ni la provenance, ni l'usage des fonds ne pouvaient donc être connus sinon par les initiateurs de l'escroquerie. Du blanchiment tout simplement.

Normal aussi que Euroclear ne souhaite pas communiquer là dessus. Les chambres de compensention se sont faites une réputation sulfureuse depuis les bouquins de Denis Robert.
Excellent papier, très intéressant, mais saura-t-on un jour la vérité ? Car pour l'instant on en reste aux conjectures...

David a dit...

@Phil:
Merci.
Je ne suis pas sûr qu'on puisse parler de "blanchiment" à ce stade; nous verrons ce que l'enquête conclura.
Cela dit vous avez raison: on en reste pour l'instant aux conjectures, pour cause de non-communication manifeste de la part du département communication d'Euroclear.
Chez leur concurrent Clearstream, au moins, on m'a confirmé que des ordres entre le compte étasunien de Madoff n° 0646 ouvert à la DTCC avaient transité via le réseau Clearstream (ce qui, je le répète, n'est absolument pas un délit et ne remet en rien en cause le professionnalisme et l'éthique de Clearstream). Il en va très vraisemblablement de même chez Euroclear via le compte contrepartie n°471 de Madoff à Londres. Au lieu de jouer la carte de la transparence, et de confirmer ou d'infirmer une information qui ne mange pas de pain, par ailleurs sous-tendue par un faisceau convergent d'indices, Euroclear s'enferme dans une position tout simplement ridicule en termes de communication d'entreprise, car elle fait naître le soupçon là où il y a tout lieu de penser qu'il est absent.

Robbie a dit...

Je viens d'examiner le listing et il contient en réalité 10 comptes non ouverts au Royaume-Uni dont
- 8 à Dublin,
- 1 de la Deutsche Bank à Francfort
- 1 de Van Moer, Santerre et Cie, une société de bourse et de gestion de fortune qui existe depuis 1895:
http://www.vanmoer.com/indexe68f.html?lang=fr
Et bravo pour votre excellent papier.

David a dit...

bien vu Robbie!

Anonyme a dit...

J ai voulais savoir combien des pesronalites de la politique europeene int ete implique ou arnaque dans cette affaire Madoff, j ai bien peur qu'on saurais jamais

bobi a dit...

quand dans la société civile un guignol transporte le fruit d'un braquage chez un receleur ou l'argent du receleur vers un destinataire anonyme, comment on appelle ça?
que ce soit des lingots, des diams,... ou des bits, qu'est-ce que ça change?

JYL a dit...

Votre "mésaventure journalistique" plaide clairement pour la mise sous tutelle publique internationale d'Euroclear et de Clearstream. Ces boîtes opaques doivent installer des routines de contrôle et de détection des transactions de type Madoff et absolument être déprivatisées.

David a dit...

@JYL:
voici ce que déclarait à ce propos le parlementaire français socialiste Vincent Peillon, en juin 2006 au magazine Technikart:
«Le problème, c’est que le contrôle public des transactions financières est un sujet très compliqué dont tout le monde se fout. Mis à part Montebourg et moi-même, rares sont les politiques à s’être intéressés à ces questions. Et pour cause: ce n’est pas porteur électoralement. Pourtant, il faut que la gauche prenne conscience que le contrôle des transactions financières constitue le combat du 21e siècle.»

Le combat du 21e siècle

Robbie a dit...

pour l'anonyme du 25/12, ce n'est pas une liste de TriAct Canada Marketplace: de nombreux documents tres differents contenant les lettres 'TCM' sont disponibles sur le site d'Euroclear.

Anonyme a dit...

Ce qui m'interpelle, dans cette histoire Madoff-Clearstream, est que Madoff a fait usage de faux auprès de ses clients, pour "justifier" d'opérations qui n'ont jamais eues lieu. L'existence de comptes chez Clearstream devait-elle accréditer la fiction de ces opérations bidons? Ou ont-ils servis à Madoff & Co à transférer son butin à l'étranger?

David a dit...

@Anonyme:

"L'existence de comptes chez Clearstream devait-elle accréditer la fiction de ces opérations bidons?"

Le seul moyen de le savoir serait d'examiner les archives de la DTCC (compte 0646) et/ou de Clearstream pour les transactions internationales.

"Ou ont-ils servis à Madoff & Co à transférer son butin à l'étranger?"

C'est une possibilité en ce qui concerne le compte 471 de la Madoff Securities International Limited trouvé dans le listing d'Euroclear publié ici. Il s'agit en fait d'une société basée à Londres qui emploie 28 personnes uniquement pour gérer la fortune personnelle de Madoff.