samedi 19 décembre 2009

Coup d’Etat raté (de peu) à Copenhague


COPENHAGUE — Les Etats-Unis, l’Inde, la Chine, le Brésil et l’Afrique du Sud, soit cinq poids lourds des 194 juridictions signataires de la Convention-cadre de l’ONU sur les changements climatiques (UNFCCC), se sont mis d’accord vendredi peu après 22 heures sur une simple feuille de route jetant les bases d’un éventuel futur accord international sur le climat fin 2010. Ce que l’on sait moins, c’est que faute de consensus la plénière n’a pas adopté formellement ce texte.

Le document, intitulé abusivement «Copenhagen Accord», «reconnait le point de vue scientifique» selon lequel il est nécessaire de limiter le réchauffement planétaire à 2 degrés en 2100 par rapport aux niveaux pré-industriels. Mais il ne s’engage pas formellement en ce sens, ni ne fixe le moindre objectif de réduction d’émissions de gaz à effet de serre pour les pays industrialisés à l’horizon 2020.

L’«accord des Cinq» prévoit en outre de débloquer une enveloppe de 30 milliards de dollars au cours des trois prochaines années afin d’aider les pays en développement à lutter contre le réchauffement. Cette enveloppe devrait gonfler pour atteindre 100 milliards par an à partir de 2020.

La France s’est immédiatement alignée sur les Cinq, suivie quelques heures plus tard par une Union européenne pourtant humiliée par un deal dont elle a délibérément été exclue (son leadership international sur la question climatique agace les autres grandes puissances).

Conférences de presse sans journalistes

La nouvelle d’un «accord» à peine tombée sur le fil d’Associated Press, le président français Nicolas Sarkozy donnait une conférence de presse organisée à la hâte à l’hôtel Crowne Plaza semble-t-il, à quelques encablures du Bella Center qui abrite la conférence depuis deux semaines. Le président étasunien Barack Obama s’est également fendu d’un «briefing presse» dans un endroit indéterminé (la Maison Blanche indique qu’il s’agit du Bella Center bien que la presse internationale présente sur place n’ait pas été conviée et que le décor neutre d’arrière-plan ne corresponde pas à celui du COP15) devant au moins trois journalistes étasuniens (Jeff Mason de Reuters, Jennifer Loven d’Associated Press et Helene Cooper du New York Times sont mentionnés dans le compte-rendu; lors de la diffusion sur le réseau télé interne du Bella Center, aucun contre-champ n’a montré à qui Obama parlait).

En choisissant de ne s’adresser qu’à quelques journalistes nationaux triés sur le volet, les deux leaders politiques ont habilement échappé aux questions potentiellement féroces de la meute de journalistes internationaux parqués au Bella Center.

Chose importante, l’«accord des Cinq» n’a pas été formellement adopté en séance plénière par les délégués des 194 signataires de l’UNFCCC, faute de consensus. La conférence des parties a «pris acte» («takes note», en anglais et en italiques dans le texte) du document samedi matin vers 10h45, après une nuit de négociations tendues, agrémentées de plusieurs (longues) interruptions de séance et un changement de présidence.

Un «holocauste» pour l’Afrique

Tuvalu, Cuba, le Venezuela, la Bolivie et le Soudan ont mené la fronde en attaquant sévèrement le texte, tant sur le fond (trop vague, peu ambitieux et non contraignant) que sur le processus qui l’a engendré (la plénière n’a jamais donné mandat à la présidence danoise de déléguer à un petit groupe de nations le soin de rédiger les bases d’un accord pour tout le monde).

Le Soudan en a choqué plus d’un en comparant les conséquences de l’accord des Cinq à un futur holocauste pour l’Afrique, demandant illico à l’ONU d’«incinérer ce document [de son] système».

Sous la pression, Tuvalu s’est rétracté vers 7h30 du matin, mais les autres frondeurs ont campé sur leurs positions, empêchant ainsi la plénière d’atteindre un consensus pour adopter formellement le texte.

Le site officiel de l’UNFCCC mis à jour samedi après-midi confirme bien que la plénière n’a pas entériné l’accord des Cinq. Un tableau reprend les différentes décisions formellement adoptées par la Conférence des parties. L’«Accord de Copenhague» ne figure pas dans ce tableau mais est publié isolément sous celui-ci.



Dans les faits, les travaux de la Conférence des parties vont se poursuivre normalement. Ils pourraient se cristalliser sous la forme d’un accord contraignant lors de la COP 16 (la conférence annuelle des signataires de l’UNFCCC) qui se tiendra à Mexico en novembre 2010. Mais absolument rien n’est joué.

(Mis à jour les 20 et 21/12/2009)

3 commentaires:

Pierre Ozer a dit...

Merci David...
Je l'avais partiellement écrit mercredi dans La Libre (http://pierreozer.blog4ever.com/blog/lirarticle-45705-1557944.html): Car dans la lutte contre le réchauffement climatique, soit on y va ensemble, soit on n'y va pas. Il y a près de vingt ans, au Sommet de la Terre à Rio, le président George Bush, premier de la lignée, déclarait « Le mode de vie américain n'est pas négociable ». Le reste du monde a hoqueté, désapprouvé. Actuellement, le reste du monde développé adopte la même posture car c'est sa politique énergétique, et donc le cœur de son économie et de son confort de vie qui est touché. Actuellement, le reste du monde en développement brandi une ferme opposition car c'est simplement sa survie qui est hypothéquée…
Epilogue le 18 décembre 2009… ou en 2010… ou …

Joyeuses fêtes,
Pierre

Pierre Ozer a dit...

Autre chose:
ça ressemble à quoi un clavier danois ;)
Bizzzz
Pierre

David a dit...

Merci Pierre pour cette mise en perspective sous forme de rappel historique. Le clavier danois est une arme redoutable à mettre sous le sapin de ses ennemis.